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C. Lebeau: Introduction

discussions 10 (2015)

Christine Lebeau

Introduction

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Il semble que l'on assiste à un renouveau de l'histoire de l'État. L'engouement pour l'histoire globale semblait pourtant devoir la reléguer à l'arrière-plan, même si l'État postmoderne demeure un acteur régulateur, sollicité de toutes parts, décisif par le droit, ses arbitrages et son pouvoir d'influence dans les procédures contractuelles caractéristiques de la gouvernance 1 . L'édition du cours de Pierre Bourdieu au Collège de France et la publication d'un cahier spécial »Raisons d'État« des Actes de la recherche en sciences sociales sont largement à l'origine de ce phénomène 2 . Mais ne s'agit-il pas plutôt d'un éternel retour, comme en témoignent les cahiers successifs des »Annales HES« 3 ? La difficulté que pose la définition même de l'État n'y est pas étrangère: »L'État – pluriel, divers, complexe – est un objet qui représente l'un des plus grands défis à la capacité analytique et synthétique des sciences sociales« 4 .

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Le terme »État« figure dans la première édition du »Dictionnaire de l'Académie française« , publiée en 1694. Il y est défini selon les deux significations qu'il a encore en français: »Gouvernement d'un peuple vivant sous la domination d'un prince ou en république« et désignation du pays lui-même: »Se prend aussi pour le pays même qui est sous une telle domination«. Le dictionnaire »Zedler« est plus proche de la célèbre définition donnée par Jean Bodin: »République est un droit gouvernement de plusieurs ménages et de ce qui leur est commun, avec puissance souveraine« 5 . De fait, l'État est en effet à la fois une réalité historique et une construction théorique, défini à partir de trois caractéristiques essentielles: son caractère abstrait – et partant, la distinction entre la fonction et la ou les personnes qui sont à la tête de l'État; son caractère transcendant – l'État n'est soumis à aucune autre autorité dans sa sphère d'action, qui est temporelle; et enfin, sa vocation à monopoliser l'exercice de la puissance publique dans la société et donc à être servi par des professionnels. Cette liaison qui aurait été effective en France à l'issue de la Révolution française ne se réaliserait en Allemagne qu'au XIX e siècle par la coïncidence des trois éléments – territoire, peuple et gouvernement 6 . Cette analyse témoigne à la fois d'une tradition historiographique présente des deux côtés du Rhin mais aussi de la continuité d'une histoire croisée de la définition de l'État qui trouve son expression achevée dans la théorie générale de l'État, même si le juriste, à la différence de l'historien, critique une définition »tirée des faits qui engendrent l'État« et recherche les principes in abstracto 7 . D'où le succès de la réflexion sur la genèse de l'État moderne chez les historiens, non pas parce qu'elle s'appuie sur les faits mais parce qu'elle permet à la fois de décomposer et de hiérarchiser l'État pluriel 8 .

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Comment précisément faire une histoire historienne de l'État, c'est-à-dire à la fois d'une institution centrale de la vie politique et d'une essence qui exprime la continuité d'une communauté politique, sans céder à l'»idéologie d'État«? Pierre Bourdieu rappelle la difficulté à penser l'État dans un monde pénétré de part en part par la »pensée d'État«: » l'État est quelque chose qu'on ne peut pas toucher du doigt […] l'État fait ceci, l'État fait cela. Je pourrais vous citer des kilomètres de textes avec le mot »État« comme sujet d'actions. C'est une fiction tout à fait dangereuse, qui nous empêche de penser l'État« 9 . Par là, Pierre Bourdieu réaffirme la nécessité d'une approche sociologique distincte des lectures juridique et administrative autolégitimantes. Faut-il pour autant s'interdire d'étudier la fabrication de la fiction? L'État ne peut-il pas aussi devenir l'objet d'une »histoire carrefour« 10 ?

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Conscient de cette difficulté et de cet enjeu, le projet ANR/DFG Euroscientia »Circulation et localisation des savoirs d'État en Europe 1750–1850« s'intéresse prioritairement aux acteurs et aux pratiques à travers le prisme des savoirs, espérant ainsi contourner l'écueil d'une définition abstraite et anhistorique de l'État 11 . Comme la notion d'État, la notion de savoir est polysémique et ne se limite plus aux sciences. Elle peut désigner tout autant des savoirs conçus sur et pour l'État, des savoirs de gouvernement ou d'administration, mais aussi des »sciences« de cabinet et de salon. En l'occurrence, la prédominance de la »pensée d'État« risque de concentrer l'attention sur le développement des savoirs qui favorisent un gouvernement orienté vers le bien commun ou le contrôle 12 . Au contraire, si l'État est aussi un objet à déconstruire, il ne peut être réduit à la somme de ses instruments et de ses actions ni même confondu avec le gouvernement dans le processus de gouvernementalité 13 . L'approche par les savoirs permet donc aussi de questionner l'évidence que constitue l'État. Au-delà de la figure de l'État qui doit tout savoir et tout connaître pour agir avec à propos en agrégeant des savoirs experts, il s'agit de s'intéresser en premier lieu à la formation, aux itinéraires, aux pratiques savantes de ceux qui participent à l'administration ou gravitent autour d'elle et à la construction par interaction de savoirs sur l'État et sur les États. Dans cette perspective, l'attention particulière aux savoirs permet encore de dégager le jeu des échelles, des localités aux territoires et aux régions, de l'Europe aux empires, de saisir la simultanéité de plusieurs espaces dans un même lieu, des usages parallèles ou des refus d'usage, divers ou imprévus, des mêmes instruments dans des lieux différents, finalement de rendre compte des possibles non advenus, antérieurs à la codification ou à la mise à l'agenda qui délimitent, tout autant que les savoirs de gouvernements, des États à la fois divers et singuliers.

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Dans la mesure où le projet Euroscientia ambitionne de devenir un entrepôt de données et une plate-forme participative, il nous paraissait également essentiel d'entamer un dialogue avec de jeunes chercheurs. Nous avons donc soumis aux doctorants cette double proposition: critiquer l'institution et accorder une attention particulière aux savoirs 14 . Les textes rassemblés dans ce cahier présentent des projets pour certains achevés ou proches de l'achèvement, pour d'autres encore saisis comme esquisse de travail. Tous témoignent du dynamisme d'un champ de recherche et de la circulation des méthodes et des questions au sein d'une génération de jeunes historiens.

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»Hommes du roi, hommes de gouvernement et d'administration, ces officiers et ces commissaires assurèrent pendant trois siècles la continuité et l'efficacité de l'État«. Cette proposition de Denis Richet continue d'inspirer les historiens, pour qui la modernité de l'État passe par le développement de l'appareil administratif 15 . Dans une longue période moderne, nous retrouvons ainsi les objets qui sont traditionnellement ceux de l'histoire de l'État: d'abord les »serviteurs« de l'État (M. Aballéa, D. De Lima / F.-X. Petit, J. Désveaux, A. Fersing) et l'appareil administratif plus ou moins différencié ou distingué du conseil et de l'expertise (M. Gellard, O. Krause, A. van Wickeren), mais aussi la souveraineté (T. Massinger, C. Sarti), la construction des normes (I. Plasman-Labrune), la relation entre gouvernés et gouvernants (M. Bartsch, M. Manhard, G. Parasher), et finalement l'accumulation de savoir liée au pouvoir (T. Metzger, C. Robin, C. Seveno), sans qu'il soit interdit d'effectuer des croisements entre ces objets.

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L'un des intérêts d'une publication franco-allemande est de confronter non seulement les objets, mais aussi les références. Sans surprise, les bibliographies demeurent largement ancrées dans l'espace national, même si acteurs et pratiques sont devenus des lieux communs où se retrouvent les jeunes historiens de part et d'autre du Rhin. Du côté français, la grande enquête sur la la genèse de l'État moderne s'impose à la fois pour délimiter l'objet et le questionner 16 . Plus largement, il s'agit de réfléchir à la notion d'institution. Dans quelle mesure construit-elle son monopole dans la période considérée? Avec quelles finalités? Avec les mêmes rythmes dans les différents espaces 17 ? Du côté allemand, il faut d'abord prendre appui sur l'histoire de l'idée d'État et l'histoire constitutionnelle qui sous-tend l'écriture borussienne de l'histoire pour faire advenir une histoire culturelle du politique 18 . En commun, même si les références bibliographiques divergent, on retrouve la critique de l'absolutisme 19 et le retour d'une histoire des élites 20 , la mise à distance du territoire comme cadre ou contenant 21 et l'introduction d'une perspective interculturelle 22 , autant de carrefours où se rencontrent les histoires européenne et non européenne de la formation de l'État et se forment des »zones de contact« entendues comme coprésence spatiale et temporelle de sujets dont les trajectoires se croisent à cet instant 23 . À l'élargissement des perspectives répond la variété des sources utilisées. Les écritures d'État sont produites par l'État, mais aussi médiatisées par l'exercice de la justice et la pratique de la visite ou le recours à des témoins oculaires ou encore à des ego-documents produits par des individus. Il faut cependant souligner qu'au-delà des différences, induites par les traditions historiques, les jeunes historiens réunis dans cet atelier se retrouvent autour du refus d'essentialiser l'État et du choix explicite de privilégier acteurs et pratiques. Sur cette base, les diverses contributions réunies dans ce cahier livrent une image nuancée et subtilement décalée de l'État.

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La perspective des acteurs, de leurs pratiques et de leurs savoirs, a d'abord pour effet de démultiplier les échelles et de sortir du face-à-face gouvernés/gouvernants dans le seul cadre territorial ou national. Plusieurs contributions proposent ainsi une histoire de l'État dans le cadre impérial.
En question, d'abord, la perspective »from the bottom up«, actuellement en faveur chez les historiens 24 . En étudiant les conflits de pouvoir dans le »territorium inclausum« souabe et franconien de Dinkelsbühl, Teresa Massinger montre comment la discussion et la contestation des éléments constitutifs de la supériorité territoriale ( Landeshoheit ) articulent des institutions de niveau différent, même si le principe hiérarchique l'emporte, et comment les suppliques des paysans s'intercalent dans ces jeux de pouvoir. Oliver Krause propose une étude des »régimes de territorialisation« qui résultent de la maîtrise des différents flux commerciaux suscités par le développement de l'activité de la Compagnie néerlandaise des Indes à la fin du XVII e siècle. La VOC, en tant que Company-State, recompose acteurs et espaces à l'intérieur même des Provinces-Unies selon des dynamiques complexes 25 . Maike Bartsch reprend la thématique du contrôle, centrale dans l'histoire de la police, mais montre comment l'étage impérial permet non seulement d'introduire des nouveaux savoirs ou de nouvelles pratiques, mais aussi de relocaliser l'État: le transfert strictement hiérarchique du système français à partir d'avril 1811 est diversement mis en œuvre dans les sociétés intégrées à l'espace impérial et renforce la marge de manœuvre des agents au niveau local. Juliette Désveaux travaille encore sur les »horizons de projection« des acteurs politiques et sur la tension complexe qui existe entre l'échelle régionale et l'échelle suprarégionale à travers les »biographies impériales« et des pratiques de lobbying telles que celles du Club polonais de Vienne et du ministère de Galicie. Elle donne à voir l'articulation, sinon le conflit, présente entre un attachement à l'idée de l'État polonais et une attirance croissante envers l'État habsbourgeois. Les hauts fonctionnaires et les ministres polonais jouent ainsi de leur grade universitaire comme d'un levier grâce auquel ils contournent ou neutralisent autant que possible la question de leur loyauté envers l'État habsbourgeois. Le service de l'État multinational habsbourgeois peut cohabiter avec le sentiment d'appartenance à la nation polonaise.

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Diverses prérogatives étatiques sont encore remises en perspective par la comparaison ou le choix d'une approche transnationale. La déposition des princes est évidemment un cas limite. Cathleen Sarti montre comment la comparaison entre royaumes protestants permet à la fois de mieux saisir les représentations nationales de la souveraineté et de l'analyser comme un processus négocié entre souverains et magnats. Irène Plasman-Labrune reprend la proposition de Jean-Philippe Genet d'intégrer l'Église dans l'histoire de la genèse de l'État et de ses normes et suit le développement du contrôle territorial et de la souveraineté nationale à partir de l'exclusion de gens d'Église étrangers. La justice comme institution mais aussi comme répertoire de jurisprudences devient un espace de négociation dans une société multiculturelle et non réduite à la relation binaire métropole-colonie: Gauri Parasher étudie ainsi l'élaboration des normes à partir des traditions régionales, de la coutume royale française et des usages des groupes sociaux, religieux, commerçants, militaires, à l'exemple du comptoir français de Pondichéry au XVIII e siècle. Marion Aballéa enfin, suit, à travers le problème de la continuité étatique entre Empire allemand et République française en 1871 et du règlement de l'option proposée aux Alsaciens-Lorrains, la construction des identités nationales dans l'univers diplomatique. La crise protocolaire de 1873 oppose ainsi une conception abstraite de l'État – pensé par le Quai d'Orsay et ses agents à Berlin comme une entité surtout formelle, émanation presque mystique de la communauté nationale – à la vision réelle d'un État allemand conçu comme une machinerie complexe qui s'impose à la nation pour lui permettre de fonctionner. La mise à distance de la pensée d'État n'a pas pour seul effet de déconstruire l'évidence. Ce décloisonnement, lié à l'importance nouvelle de l'histoire impériale ou globale et à la méfiance pour les téléologies nationales, renouvelle profondément notre vision du processus de genèse de l'État moderne. L'État acquiert alors une densité nouvelle comme somme d'interactions non réductible à la seule allégeance individuelle à la souveraineté.

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Une perspective centrée sur les acteurs et leurs pratiques permet une interrogation non seulement sur les représentations de l'État mais aussi sur les fondements des cultures étatiques. L'État cesse d'être une machine qui va de soi, hors du temps et de l'espace 26 . La question des savoirs de l'administration est un champ fécond, et particulièrement en ce qui concerne le XVI e siècle, propice à l'étude de l'État des officiers et notamment à celle de la réévaluation dans le temps de l'équilibre entre nobles et juristes. Antoine Fersing propose ainsi d'utiliser la méthode prosopographique pour évaluer la formation des officiers lorrains et non pas, seulement, leur réseau familial ou leur capital social. Matthieu Gellard suit pour sa part les 269 officiers en charge de la diplomatie de François I er pour souligner la variété des profils. Leur spécialisation n'est le résultat que de hasards dans les parcours individuels, d'appuis familiaux ou clientélaires, de capacités reconnues dans l'art difficile de la négociation ou de connaissances acquises sur un pays. Cependant, à défaut d'être un métier ou une carrière, le service diplomatique absorbe de multiples compétences et sert de cadre à des ambitions parfois divergentes.

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Dans la perspective du projet Euroscientia, une approche ouverte des savoirs d'État prédomine 27 . Loin de se limiter à un instrument de domination ou de mesure et de contrôle, ces savoirs s'organisent selon des positions expertes variées. Le dépôt lui-même résulte d'une action plurielle qui articule commande et instances. Concernant la cartographie des colonies, l'État oriente assurément la production en la centralisant, mais Caroline Seveno montre également que cette collecte est plurielle. La commande, la formation des personnels, la circulation et la conservation de ces savoirs diffèrent non seulement dans le temps mais aussi entre les différents États (Angleterre, France, Espagne). Mais surtout, les logiques scientifiques ou de mécénat interfèrent constamment. Cécile Robin étudie la formation ex nihilo d'une fonction publique et d'un service public à travers la constitution des dépôts littéraires et leur redistribution entre les différents établissements du nouveau service de l'instruction et les organes politiques ou administratifs. Elle donne à voir simultanément l'insertion des hommes de lettres au sein des services de l'État central: la fonctionnarisation des hommes de lettres de l'Ancien Régime ne relève ni de leur opportunisme ni de l'accaparement par l'État de cerveaux et de compétences pratiques. L'expérience des dépôts littéraires témoigne au contraire d'un consensus, d'un intérêt réciproque dans la mise en corrélation entre, d'une part, le mérite des hommes et les avantages matériels et symboliques conférés par l'emploi public et, d'autre part, le souci d'intégrer des compétences bibliothécaires dans le champ administratif pour assurer l'efficacité de la mise en œuvre du projet. Comme la cartographie coloniale génère des territoires, les dépôts littéraires accélèrent le cloisonnement de champs de spécialités. Alexander van Wickeren concentre son analyse sur les dynamiques savantes et transfrontalières qui élaborent les savoirs sur le tabac. L'échelle retenue est celle de la région, même si les botanistes peuvent investir des espaces beaucoup plus larges: il s'agit d'un choix heuristique qui permet de réfléchir à la relation entre espaces de savoir et territoires que perturbe le privilège devenu monopole dans l'Empire français en 1810.

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Le pouvoir a évidemment partie liée avec le savoir, mais ces liens peuvent être divers, voire contradictoires. Manuel Manhard ne concentre pas son projet sur les initiatives des grands administrateurs ou du monarque lui-même qui exigeraient une intensification des pratiques administratives de quantification. Bien au contraire, ce sont les protestations contre les mesures du prince qui conduisent à la mise en place de relevés statistiques. Les statistiques servent non pas à renforcer mais à éviter le contrôle sur les sujets. De nouveaux savoirs d'État sont donc paradoxalement employés afin de défendre des droits anciens et d'empêcher des réformes administratives qui visent à accroître le prélèvement des ressources. Du point de vue des savoirs, l'État apparaît finalement comme un Protée. Statistiques, descriptions mais aussi gazettes livrent de multiples images. Dora De Lima et François-Xavier Petit analysent une écriture d'État comme un savoir qui varie dans le temps. Dans le chapitre le plus remanié de ses »Considérations sur quelques changements en la manière de gouverner cet État depuis le temps de la Ligue«, Lefèvre de Lezeau déploie un savoir d'État, non au sens d'instrument de mesure et de saisie du gouvernement dans sa matérialité (statistiques, rapports, agents en mission), mais en ce qu'il désigne les points de bascule des rapports de force politiques à l'intérieur de l'État. L'écriture du texte ménage donc plusieurs possibilités de lectures parallèles. Enfin, Tanja Metzger consacre sa contribution à l'usage des médias huguenots par Catherine II, en particulier de la »Gazette de Berne«, du »Mercure historique et politique« et de leurs collaborateurs pour produire et faire circuler des savoirs sur la Russie. Savoirs et pouvoirs entretiennent des liens complexes. À partir de leur observation, il apparaît clairement qu'on ne peut réduire l'État à ses actions ou à ses technologies, mais aussi que ces savoirs suscitent des espaces singuliers autant qu'ils confortent des pouvoirs.

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De ces études de cas ressort une histoire de l'État, menée à partir des acteurs, des pratiques et des savoirs, qui permet de considérer d'un seul mouvement l'institution et l'essence, tout en variant les moments et les lieux, d'historiciser et de spatialiser l'État et les États par le biais de leurs savoirs, bref, de passer de »l'État historique à l'État vivant« 28 . Marc Bloch, dix ans après les »Rois thaumaturges« , avait du reste »peine à se persuader qu'il soit parfaitement légitime de décrire un État sans avoir d'abord essayé d'analyser la société sur laquelle il repose« 29 . Une nouvelle génération d'historiens croise sans complexe les niveaux d'analyse et les espaces pour écrire une histoire qui n'a plus pour horizon la coïncidence des trois éléments du territoire, du peuple et de la nation mais qui, au contraire, déconstruit et intègre les savoirs pour mieux enrichir et renouveler notre compréhension de l'État et des États.

Auteur:

Christine Lebeau
professeur des universités, IHMC (université Paris 1 Panthéon-Sorbonne), site du projet Euroscientia:
Christine.lebeau@univ-paris1.fr
http://euroscientia.univ-paris1.fr/


1 Jacques Chevallier, L'État postmoderne, Paris 2003.

2 Pierre Bourdieu, Sur l'État. Cours au Collège de France 1989–1992, Paris 2012 , in: Actes de la recherche en sciences sociales 201–202 (2014).

3 Jean Bouvier, Histoire financière et problèmes d'analyse des dépenses publiques, in: Annales. Économies, sociétés, civilisations 2 (1978), p. 207–215; Alain Guéry, L'historien, la crise et l'État, in: Annales. Histoire, sciences sociales 2 (1997), p. 233–256; Filippo de Vivo, Cœur de l'État, lieu de tension. Le tournant archivistique vu de Venise (XV e –XVII e siècle), in: Annales. Histoire, sciences sociales 3 (2013), p. 699–728.

4 Sébastien Roux, Gisèle Sapiro, Christophe Charle, Frank Poupeau, Penser l'État, in: Actes de la recherche en sciences sociales 201–202 (2014), p. 4–10, ici p. 5.

5 »Staat, Stand, Lat. Status, Franz. Etat, Ital. Stato, heisst insgemein, zumahl bey denen Publicisten und Staats-Kundigen nichts anders als die Regierung, oder die Regiments-Forme und -Verfasssung zwischen Obrigkeit und Unterthanen eines Landes«, Johann Zedler, Grosses vollständiges Universal-Lexikon aller Wissenschafften und Künste, Halle, Leipzig 1731–1754, t. 39, p. 639; Jean Bodin, Les six livres de la République, Paris, 1986 (Corpus des œuvres de philosophie en langue française), livre I, chap. 1 »Quelle est la fin principale de la République bien ordonnée«, p. 27.

6 Selon Raymond Carré de Malberg, »on pourrait définir chacun des États in concreto une communauté d'hommes, fixée sur un territoire propre et possédant une organisation d'où résulte, pour le groupe envisagé dans ses rapports avec ses membres, une puissance supérieure d'action, de commandement et de coercition«, Contribution à la théorie générale de l'État, spécialement d'après les données fournies par le droit constitutionnel français, Paris 1920–1922, t. 1 , p. 7. Cette définition est reprise par le site »Vie publique« de la Direction de l'information légale et administrative (services du Premier ministre).

7 Raymond Carré de Malberg propose donc une seconde définition de nature juridique: »L'État est une personne collective et une personne souveraine«, Id, Contribution à la théorie générale de l'État (voir n. 6), p. 9–10. Sur l'héritage de la doctrine positiviste et monarchique allemande dans la pensée de Raymond Carré de Malberg, voir Éric Maulin, Carré de Malberg et le droit constitutionnel de la Révolution française, in: Annales historiques de la Révolution française 328 (avril–juin 2002), p. 5–25. Sur les croisements entre la France et l'Allemagne, Olivier Jouanjean (dir.), Figures de l'État de droit. Le Rechtsstaat dans l'histoire intellectuelle et constitutionnelle de l'Allemagne, Strasbourg 2001.

8 Sur l'historiographie française de l'État, Charles-Olivier Carbonell, Les origines de l'État moderne. Traditions historiographiques françaises (1820–1990), dans: Willem Pieter Blockmans, Jean-Philippe Genet (dir.), Visions sur le développement des États européens. Théories et historiographies de l'État moderne, Rome 1993 (Actes du colloque de Rome, École française de Rome), p. 297–312.

9 Bourdieu, Sur l'État (voir n. 2), p. 25.

10 Pierre Rosanvallon, L'État en France de 1789 à nos jours, Paris 1990, p. 14.

12 Olivier Ihl, Martine Kaluszynski, Pour une sociologie des sciences de gouvernement, in: Revue française d'administration publique 2 (2002), p. 229–243; Martine Kaluszynski, Renaud Payre (dir.), Savoirs de gouvernement, Paris 2013; remise en perspective des propositions de Michel Foucault dans le cahier »Gouvernementalité et biopolitique: les historiens et Michel Foucault«, dans: Revue d'histoire moderne et contemporaine 60 4/4 (2013).

13 Corinne Delmas, Sociologie politique de l'expertise, Paris 2011.

14 »Les lois, règlements administratifs, conventions qui fixent l'organisation d'un secteur de la vie publique« dont Denis Richet appelait une nouvelle histoire, La France moderne. L'esprit des institutions, Paris 2009, p. 5.

15 Richet, La France moderne (voir n. 1 4 ), p. 93. Jean-Philippe Genet met désormais l'accent sur le consensus fiscal, cf. Jean-Philippe Genet, La genèse de l'État moderne. Les enjeux d'un programme de recherche, in: Actes de la recherche en sciences sociales 118 (1997), p. 3–18 et Id., À propos de Pierre Bourdieu et de la genèse de l'État moderne, in: Actes de la recherche en sciences sociales 201–202 (2014), p. 98–105.

16 Jean-Frédéric Schaub, La notion d'État moderne est-elle utile? Remarques sur les blocages de la démarche comparatiste en histoire, in: Cahiers du monde russe 46 (2005/1), p. 51–64.

17 Philippe Minard, »Faire l'histoire sociale des institutions: démarches et enjeux«, in: Bulletin de la SHMC 3/4 (2003), p. 119–122, p. 121.

18 Ernst Rudolf Huber, Deutsche Verfassungsgeschichte seit 1789, Stuttgart, Berlin 1957; Paul-Ludwig Weinacht, Staat. Studien zur Bedeutungsgeschichte des Wortes von den Anfängen bis ins 19. Jahrhundert, Berlin 1968; Dietmar Willoweit, Rechtsgrundlagen der Territorialgewalt, Cologne, Vienne 1975; Hans Boldt, Staat und Souveränität, in: Otto Brunner, Werner Conze, Reinhart Koselleck (dir.), Geschichtliche Grundbegriffe. Historisches Lexikon zur politisch-sozialen Sprache in Deutschland, Stuttgart 1990, t. 6, p. 1–154; Wolfgang Reinhard, Geschichte der Staatsgewalt: eine vergleichende Verfassungsgeschichte Europas von den Anfängen bis zur Gegenwart, Munich 2002; Barbara Stollberg-Rilinger (dir.), Was heißt Kulturgeschichte des Politischen?, Berlin 2005.

19 Référence à l'analyse de l'absolutisme par Charles Tilly, Coercion, C apital, and European States, AD 990–1990, Cambridge (Mass.) 1990. Pour la critique de l'absolutisme, Fanny Cosandey , Robert Descimon, L'absolutisme en France. Histoire et historiographie, Paris 2002; Lothar Schilling (dir.), Absolutismus, ein unersetzliches Forschungskonzept? E ine deutsch-französische Bilanz, Munich 2008.

20 Wolfgang Reinhard (dir.), Les élites du pouvoir et la construction de l'État en Europe, Paris 1996.

21 Doris Bachmann-Medick, Spatial Turn, in: Id. (dir.), Cultural Turns. Neuorientierungen in den Kulturwissenschaften, Hambourg 3 2009, p. 284–328. Autour des »régimes de territorialisation«, Charles Maier, Transformations of Territoriality 1600–2000, in: Gunille Budde, Sebastian Conrad, Oliver Janz (dir.), Transnationale Geschichte. Themen, Tendenzen und Theorien, Göttingen 2006, p. 32–55; Matthias Middell, Katja Naumann, Global History and the Spatial Turn. From the Impact of Area Studies to the Study of Critical Junctures of Globalisation, in: Journal of Global History 5 (2010), p. 149–170.

22 Christian Windler, Antje Flüchter, Susan Richter (dir.), Structure on the Move. Technologies of Governance in Transcultural Encounter, Heidelberg 2012 (Transcultural Research – Heidelberg Studies on Asia and Europe in a Global Context).

23 Mary Louise Pratt, Imperial Eyes. Travel Writing and Transculturation, 2 Londres, New York 2003.

24 Wim Blockmans, André Holenstein, Jon Mathieu (dir.), Empowering Interactions. Political Cultures and the Emergence of the State in Europe 1300–1900, Surrey 2009.

25 Philip J. Stern, The Company-State. Corporate Sovereignty and the Early Modern Foundations of the British Empire in India, Oxford 2011.

26 Pour l'étude des discours sur l'État-machine, Barbara Stollberg-Rilinger, Der Staat als Maschine: zur politischen Metaphorik des absoluten Fürstenstaats, Berlin 1986.

27 Regina Dauser, Lothar Schilling, Einleitung: Raumbezüge staatsrelevanten Wissens, in: Id. (dir.), Grenzen und Kontaktzonen – Rekonfigurationen von Wissensräumen zwischen Frankreich und den deutschen Ländern 1700–1850, discussions 7 (2012), http://www.perspectivia.net/content/publikationen/discussions/7-2012/dauser-schilling_einleitung . En préparation: Patrice Bret, Jean-Luc Chappey (dir.) La traduction au siècle des Lumières. Enjeux et pratiques scientifiques, intellectuels et politiques, 1660–1840, (http://www.perspectivia.net/).

28 Lucien Febvre (dir.), L'État, Paris 1936 (t. 10 de l'Encyclopédie française).

29 Cité par Carbonell, Les origines de l'État moderne (voir n. 8), p. 309.

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Christine Lebeau
Introduction
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C. Lebeau: Introduction
In: Der Staat: Akteure, Praktiken, Wissen (16.–19. Jahrhundert). Sommeruniversität des DHIP, der Universität Paris 1 und der Universität zu Köln, 11.–13. Juni 2012/ L’État: acteurs, pratiques, savoirs (XVIe–XIXe siècle). Université d’été de l’Institut historique allemand en coopération avec l’université Paris 1 et l’université de Cologne, 11–13 juin 2012, hg. von/ dir. par Christine Lebeau (discussions, 10)
URL: https://prae.perspectivia.net/publikationen/discussions/10-2015/lebeau-introduction
Veröffentlicht am: 24.04.2015 14:29
Zugriff vom: 20.10.2020 22:09
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