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J. Dufour: L’édition d’actes médiévaux

discussions 9 (2014)

Jean Dufour

L’édition d’actes médiévaux

L’exemple des entreprises de l’Académie des inscriptions et belles-lettres

Résumé:

Depuis le XVIII e siècle, la recherche et la publication des documents, telles que les a conçues l’Académie des inscriptions et belles-lettres, ont constamment évolué, tant dans leurs méthodes que sous l’effet de circonstances extérieures: constitution de fonds très importants de copies; formation à l’École des chartes d’auxiliaires aptes aux travaux diplomatiques; éditions proprement dites de plus en plus exigeantes. À compter de 1980, se sont développées peu à peu, grâce à l’informatique, des techniques nouvelles aidant à l’édition; le recours au numérique change également la manière de publier grâce aux apports de l’édition électronique, dont témoigne spécialement la mise en route par Olivier Guyotjeannin de l’édition du monumental cartulaire blanc de Saint-Denis. Si les méthodes peuvent varier d’un érudit à l’autre, les apports de chaque édition sont considérables tant pour la diplomatique que pour d’autres disciplines et surtout pour l’histoire.

Resümee:

Seit dem 18. Jahrhundert hat die Erforschung und Veröffentlichung schriftlicher Quellen, wie sie von der Académie des inscriptions et belles-lettres vorgesehen war, ständig Fortschritte gemacht, sowohl in ihren Methoden als auch unter dem Einfluss äußerer Umstände: Entstehung umfangreicher Bestände an Abschriften; Ausbildung von Diplomatikern an der École des chartes; Editionen im eigentlichen Sinn, die immer höheren Ansprüchen gerecht werden. Seit 1980 haben sich allmählich neue Techniken entwickelt, die die Arbeit an der Edition unterstützen; auch die Neuen Medien haben mit ihrer Möglichkeit der elektronischen Edition die Art und Weise zu publizieren grundlegend verändert; bestes Beispiel dafür ist die Edition des monumentalen Cartulaire blanc von Saint-Denis durch Olivier Guyotjeannin. Wenngleich die Methoden der einzelnen Editoren voneinander abweichen können, ist der Nutzen jeder Edition doch sowohl für die Diplomatik als auch für andere Disziplinen, insbesondere die Geschichte, beträchtlich.

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L’édition d’actes répond aujourd’hui et peut-être encore plus qu’hier à de multiples nécessités. Tout d’abord, il n’est pas rare maintenant de trouver sous la plume de chercheurs patentés des fautes de latin qui dénotent – bien plus que des étourderies – une méconnaissance grave de cette langue si importante à l’époque médiévale. Il arrive également que des universitaires éprouvent des difficultés pour déchiffrer des textes cursifs – ce qui est à vrai dire bien excusable –, mais butent aussi sur des abréviations d’usage courant au XIII e siècle ou, pire, sur tel ou tel signe abréviatif (comme celui représentant la finale »ur«) employé presque à chaque ligne tout au long du Moyen Âge. Même si tout cela est affligeant, mon propos principal n’est pas ici de récriminer sur les méfaits, les outrances de l’enseignement qui font actuellement privilégier les sciences dures au détriment des langues »mortes«, tout comme il y a cinquante ans et plus l’apprentissage de ces dernières avait trop tendance à prendre de haut l’étude des mathématiques, de la physique et de la chimie.

Histoire de l’édition des actes

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Sans prétendre retracer l’histoire détaillée de l’édition des actes par l’Académie, je voudrais donner ici les principaux jalons de leur recherche et de leur publication par cette instance depuis le XVIII e siècle 1 , afin de montrer qu’une telle entreprise a depuis longtemps été jugée indispensable.

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En 1746, Denis-François Secousse, avocat au Parlement et membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, reçoit mission de Jean-Baptiste Machault d’Arnouville, contrôleur général des finances, de préparer une »Table chronologique des diplômes, chartes, lettres et actes imprimés concernant l’histoire de France«: il s’agit en quelque sorte de faire un inventaire général qui servirait de base à l’édition intégrale et chronologique desdits documents. Les trois premiers volumes de la »Table chronologique« (allant jusqu’en 1180) paraissent de 1769 à 1783, trois autres (pour la période 1181–1280), bien plus tard de 1836 à 1850, enfin les volumes VII et VIII (pour la période 1281–1314) en 1863 et 1876.

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Parallèlement à la »Table chronologique«, sont effectuées, à compter de 1762, de très abondantes copies de documents français et étrangers (à Londres, à Rome, au Vatican, aux Pays-Bas), relatifs presque exclusivement à l’histoire de France; les 1834 volumes rassemblant ces copies et formant aujourd’hui la collection Moreau étaient destinés à éclairer l’histoire et les mœurs de la nation.

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D’un autre côté, Louis de Bréquigny et François La Porte du Theil donnent, en 1791, un premier corpus de 246 actes royaux et autres documents mérovingiens sous le titre »Diplomata, chartae, epistolae et alia documenta ad res francicas spectantia«. Cette publication est reprise et amplifiée pour un total de 608 numéros par Pardessus en deux volumes (1843–1849); Henri-Léonard Bordier, sous le titre »Du recueil des chartes mérovingiennes formant la première partie de la collection des chartes et diplômes relatifs à l’histoire de France«, en fait une sévère critique, dès 1850, en proposant diverses corrections et en publiant douze pièces inédites. Mais, en réalité, l’entreprise recèle de plus graves défauts: n’ont pas été abordées les tâches difficiles que sont la détermination de la date des documents et la distinction entre actes sincères et actes falsifiés; seuls des rapprochements et des comparaisons documentaires peuvent procurer des résultats satisfaisants.

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Dès 1821, l’École des chartes avait été créée pour qu’entre autres soient formés des auxiliaires aptes aux travaux diplomatiques; ceux-ci devraient procéder à de vastes dépouillements de sources à Paris et en province, afin qu’avance la collection des »Chartes et diplômes«, initiée en 1781, puis réactivée en 1796. Mais comme le manque de moyens ralentit considérablement la mise en œuvre des »Chartes et diplômes«, François Guizot institue en 1833 la Société de l’histoire de France qui sera chargée des textes à caractère historiographique et des correspondances, puis l’année suivante le Comité des recherches et publications de documents inédits, dont la tâche sera d’éditer les monuments inédits relatifs à l’histoire de France dans sa »Collection des documents inédits«.

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Le projet de publier l’intégralité des actes relatifs à l’histoire de France de 751 à 1180 se révèle démesuré et, en 1847, Benjamin Guérard propose d’une part que soit éditée seulement une sélection de documents pris dans les copies de la collection Moreau, d’autre part que soient intensifiés les dépouillements d’autres fonds (collections diverses de la Bibliothèque royale, cartulaires, Archives du royaume, bibliothèques et archives provinciales). Comme les actes royaux et pontificaux étaient censés figurer pour la plupart dans le »Recueil des historiens des Gaules et de la France«, serait privilégiée l’édition d’actes privés; cela servirait à établir un »monument de l’histoire des communes et des campagnes« de la France médiévale, permettant de mieux appréhender les institutions et le droit, tout comme l’économie politique, rurale et domestique, ou encore les coutumes et les mœurs.

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À partir de 1847 et durant un quart de siècle, précisément jusqu’en 1873, tour à tour Benjamin Guérard, Natalis de Wailly et Léopold Delisle font effectuer un nombre considérable de copies d’actes pour la période 751–1180; ces copies, souvent d’un grand intérêt, spécialement quand elles ont été faites dans des dépôts détruits par la suite, entre autres lors de la Seconde Guerre mondiale (comme les archives départementales de la Manche), sont aujourd’hui conservées à l’Académie des inscriptions et belles-lettres et consultables sur autorisation. Puisque l’édition du corpus des actes devait suivre l’ordre chronologique, il était nécessaire qu’elle soit précédée par des dépouillements de fonds menés aussi loin et complètement que possible.

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À la même époque, en 1856, Léopold Delisle insiste fortement dans l’introduction à son Cataloguesur »l’importance historique de la collection des actes de Philippe-Auguste. J’espère«, continue-t-il, »convaincre mes lecteurs qu’il est indispensable de combiner les actes de Philippe-Auguste avec les chroniques et autres documents contemporains, pour bien connaître et bien apprécier l’une des plus remarquables époques de notre histoire«. Et d’ajouter plus loin, »il faut avoir recours aux actes pour fixer la chronologie; entre autres, ils mentionnent le lieu d’où ils ont été expédiés et, comme rien ne permet de supposer qu’ils l’aient été en l’absence du roi, ils nous font connaître la résidence de la cour à une époque donnée (…); ils permettent aussi de résoudre divers problèmes historiques, comme l’ordre des campagnes royales en Normandie, Poitou et Touraine (1204), la date précise de l’expédition en Bretagne (1206) ou encore les divers épisodes relatifs au mariage du roi et d’Ingeburge« 2 .

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L’institution, en mars 1894, d’une commission par l’Académie chargée de poursuivre la collection des »Chartes et diplômes« concernant l’histoire de France marque un tournant méthodologique essentiel. Tout autant et encore plus que l’amoncellement de copies, doit prévaloir la recherche des originaux; à la publication d’extraits de pièces doit être préférée celle de documents complets, replacés dans leur contexte historique. En juillet 1894, est entériné le projet de deux collections distinctes, d’une part le »Recueil des historiens de la France«, comprenant diverses séries (obituaires, pouillés, documents financiers), d’autre part la »Collection des chartes et diplômes«, comprenant notamment la série des actes royaux et impériaux (de 840 à 1108).

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Deux ans plus tard, en février 1896, la commission des »Chartes et diplômes« décide la scission de cette collection en deux sections, l’une pour la période carolingienne (840–987), l’autre pour les premiers Capétiens (987–1108). Jusqu’alors, on ne s’était pas soucié de la tradition des documents. Nouvelle évolution de méthode: Henri d’Arbois de Jubainville, successeur d’Arthur Giry (mort en 1899), fait procéder au dépouillement systématique des fonds parisiens et provinciaux par de jeunes chartistes (comme Philippe Lauer, René Giard, Charles Samaran); ainsi est établi pour chaque acte royal le dossier le plus complet possible de sa tradition, que parachèvent des recherches bibliographiques. Enfin, le terminus ad quem de la collection est repoussé d’abord à la fin du règne de Philippe Auguste (1223), puis à la mort de Louis IX (1270), enfin à celle de Philippe III (1285).

Volumes des »Chartes et diplômes«

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Dès lors, sous l’impulsion successive spécialement de Maurice Prou, de Georges Tessier et de Robert-Henri Bautier, de nombreux volumes paraissent à compter de 1908; le premier, l’un des meilleurs, consacré aux actes de Philippe I er et dû à Maurice Prou, date de cette année 1908; le dernier volume de la période dite carolingienne (840–987) est le »Recueil des actes de Robert I er et de Raoul, rois de France (922–936)« que j’ai publié sous la direction de Robert-Henri Bautier en 1978; malheureusement, contrairement aux vœux de ce dernier, l’édition exhaustive et critique des actes des premiers Capétiens (987–1223) n’a pas vu le jour avant l’an 2000.

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Tout en respectant les normes adoptées par les éditeurs précédents des »Chartes et diplômes«, j’ai procédé d’une manière nouvelle, sur les conseils de Robert-Henri Bautier, spécialement pour mon »Recueil des actes de Louis VI«, en conjuguant le point de vue d’Arthur Giry, intéressé prioritairement par les enseignements historiques que dispensent les actes, et les principes d’édition édictés par Maurice Prou 3 , toutefois amendés légèrement par Georges Tessier: pour ce dernier, en effet, »l’intérêt et la commodité du lecteur (…) doivent (…) primer toute autre considération et à cet égard la correction dans le texte même, à condition qu’elle soit discrète [et parfaitement indiquée], présente des avantages incontestables« 4 .

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D’un autre côté, c’est un choix ancien, depuis le tournant des XIX e et XX e siècles, de publier les actes d’une chancellerie royale particulière dans l’ordre chronologique; si cela présente certes l’avantage de donner une bonne vision de cette chancellerie, c’est au détriment d’une vision diachronique des sources; en Angleterre, par exemple, David Bates a pris le parti d’éditer les actes de Guillaume le Conquérant destinataire par destinataire 5 . Pour Louis VI, j’ai cherché à concilier ces deux méthodes, en préparant l’édition fonds par fonds (par exemple actes pour Saint-Denis, pour Sainte-Geneviève de Paris), en comparant les écritures des originaux (y compris des calques anciens, notamment de Dom Grenier), en rapprochant les clauses des divers diplômes, mais aussi en cherchant les sources de chacun (chartes privées, actes royaux antérieurs) ou leurs devenirs (parfois jusqu’au XVI e siècle).

Apports des éditions

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Les apports de toute édition sont considérables. Grâce à de nombreux dépouillements et déplacements, grâce aux renseignements d’autres chercheurs, l’éditeur vise à donner une publication exhaustive, spécialement des actes d’un souverain: en 1965, Jean-François Lemarignier déplorait l’absence d’une édition valable des actes de Louis VI qui l’a empêché de pousser plus loin dans le XII e siècle son étude du gouvernement royal 6 . D’un autre côté, Éric Bournazel a reconnu que mon »Recueil des actes de Louis VI« constituait une bonne partie de la documentation de sa biographie de ce roi 7 . Bien sûr, atteindre l’exhaustivité est un leurre et les exemples de découvertes de nouveaux documents pour tel ou tel roi, parfois bien après la parution de l’édition de ses actes, ne manquent pas 8 .

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Autre apport à l’utilisateur, les éditions soignées comportent un apparat critique détaillé tant textuel qu’historique et sont établies d’après les diverses sources: ce peut être l’original scrupuleusement respecté, avec d’éventuelles corrections dans le texte même qui à l’évidence s’imposent, comme piscem au lieu de picem dans l’énumération de denrées alimentaires vendues sur un marché 9 ; il s’agit exceptionnellement d’un fac-similé suppléant l’original non retrouvé 10 , mais le plus souvent de l’ensemble des copies utiles.

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Cependant, l’un des éléments essentiels de toute présentation d’acte est constitué par la note critique dont la finalité est de le replacer dans son contexte historique et de déterminer son degré de sincérité. Comme je l’ai montré naguère pour les actes des Carolingiens français 11 , les éditeurs emploient, pour qualifier les actes plus ou moins falsifiés, les termes les plus divers que j’ai répartis en cinq catégories: actes interpolés, récrits et refaits, remaniés, subreptices et enfin faux. Plus généralement, tout chercheur pourra recourir à tout document soit sereinement s’il est jugé sincère, soit avec circonspection s’il est suspect; en revanche, il devra l’écarter de son propos, s’il est faux, à moins d’en tirer profit dans une autre optique, spécialement pour mieux comprendre le milieu, ecclésiastique ou érudit, dans lequel il a été forgé. Des exemples de ces deux derniers cas sont fournis entre autres par deux actes de Louis VI respectivement pour l’église de Nantes 12 et pour Cluny (trop souvent mis à contribution) 13 .

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La table des noms de personne et de lieu et la table des termes techniques méritent chacune à leur façon la plus grande attention de la part de l’éditeur pour répondre tout à la fois à l’évolution de la science historique et au développement de l’histoire des mentalités. En conséquence, il me semble nécessaire de regrouper dans la première des personnages ou des lieux sous divers mots ( abbas , civitas , monasterium ) et, sous les noms des rois ou des papes, la liste des actes intitulés à leur nom et mentionnés soit dans les notes, soit dans les notes critiques; de même, dans la seconde, doivent être relevés divers mots (substantifs, mais aussi verbes et adjectifs, tels consuetudo , fidelis ou encore des termes relatifs à l’économie), afin de faciliter de nouveaux travaux, à l’instar de ceux dus à Ferdinand Lot 14 ou à Jean-François Lemarignier 15 .

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Si l’éditeur a mission de pourvoir divers chercheurs en sources sûres dans lesquelles ils pourront puiser en toute confiance, lui-même est à même, grâce à sa connaissance interne des pièces qu’il publie, de déterminer notamment les rouages ‒ centraux ou locaux – du pouvoir en place, comme les processus d’obtention de privilèges (recours à des intermédiaires; préparation de l’acte par les soins du destinataire; soumission de l’acte à l’approbation royale lors du passage du souverain dans la localité ou l’abbaye, ou du moins à proximité); il a encore la possibilité d’étudier de façon minutieuse les caractères externes et internes des documents; tout aussi bien, il a le loisir de reconstituer avec précision l’itinéraire royal, en utilisant les sources à la fois diplomatiques et narratives 16 .

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Tout éditeur peut aussi apporter sa pierre personnelle en innovant. C’est ce que l’ai fait à deux reprises. Tout d’abord, j’ai cherché à déterminer l’évolution de l’obédience de Robert I er et surtout de Raoul face à celle de Charles le Simple 17 , en fonction d’événements historiques (victoires, défaites, ralliements de grands, invasions normandes) et aussi – grâce au dépouillement de nombreux cartulaires – en recourant aux formules de dates utilisées par les rédacteurs d’actes de l’ensemble du royaume de Gand à Barcelone. D’autre part, en m’inspirant de l’ouvrage du diplomatiste catalan Federico Udina Martorell, »El archivo condal de Barcelona en los siglos IX‒X. Estudio critico de sus fondos« (1951), injustement méconnu, j’ai donné un tableau permettant d’interpréter les principaux éléments chronologiques des actes de Louis VI 18 . À l’occasion, ce tableau a pu servir de modèle à tel ou tel historien qui l’a adapté à ses propres recherches.

Édition et technologies numériques

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À compter de 1980 et des années suivantes, se sont développées peu à peu, grâce à l’informatique, des techniques nouvelles aidant à l’édition. J’y ai recouru moi-même pour le classement des 457 actes de mon »Recueil des actes de Louis VI«, en prenant en compte une vingtaine de paramètres (entre autres nature des sources, original ou copies; date de temps; date de lieu; souscriptions des grands officiers). Toujours pour Louis VI, afin d’assurer la critique des actes et comparer leurs formules susceptibles de fournir des indications sur l’auteur de la rédaction (clercs de la chancellerie ou destinataire), les textes de tous les originaux ont été introduits en machine par l’Atelier de recherches sur les textes médiévaux (ARTEM) de Nancy et cela grâce à l’aide amicale et combien utile de Michel Parisse; de même, l’ensemble du »Recueil« a fait l’objet d’un traitement informatique poussé. C’est, comme l’a souligné Robert-Henri Bautier il y a déjà vingt ans 19 , un fait nouveau des plus heureux pour les collections de l’Académie. Et de conclure que les historiens pourront exploiter en toute sécurité (aussi bien pour leur datation que pour leur interprétation) près de 500 actes (en comptant les dispositions royales ayant peut-être donné lieu à un acte écrit) du prince Louis, avant son avènement, de Louis VI, ainsi que d’Adélaïde de Maurienne (réunis pour la première fois). D’un autre côté et plus récemment, le dépouillement informatique détaillé des quatre premiers volumes de mon »Recueil des rouleaux des morts« a largement facilité l’indexation, tant des noms propres que des termes techniques, de l’ensemble.

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Mais surtout, le recours au numérique change la manière de publier grâce à l’édition électronique. L’un des meilleurs exemples est fourni par la mise en route depuis une dizaine d’années par Olivier Guyotjeannin et les élèves de l’École des chartes de l’édition du monumental cartulaire blanc de Saint-Denis 20 . Actuellement, sur les 2.600 actes du cartulaire, plus de 400 ont été édités selon les principes élaborés avec une grande précision par Olivier Guyotjeannin et Gautier Poupeau, qui ont envisagé les divers problèmes auxquels une entreprise de ce type pourrait être confrontée à plus ou moins longue échéance 21 ; depuis 2010, ils peuvent en outre être consultés grâce à des parcours de navigation supplémentaires, dans le cadre d’une nouvelle application 22 . Même si la préparation des actes présente toujours les mêmes exigences, des avantages sont à retenir pour mon propos: la lecture des actes accompagnés de leur reproduction numérique par divers accès, à savoir pour le cartulaire blanc à partir de l’ordre du cartulaire (chapitre par chapitre, acte par acte), des inventaires anciens, des cartes, de la table chronologique cumulative des actes ou encore de l’index (difficile, il est vrai, à lemmatiser); ensuite la possibilité grâce à l’automatisation des textes d’ajouter sans problème de nouveaux chapitres comme de nouveaux actes. Autre point important: le problème de la décontextualisation, propre à l’édition électronique, peut être réglé au moyen d’introductions générales et de tables récapitulatives pour chaque chapitre, ainsi que d’index des noms. Enfin l’édition, interopérable et pérenne, est utilisable de partout et à long terme, et cela gratuitement, dans le respect de la propriété intellectuelle. À une époque où de nombreuses bases de données visent à l’interopérabilité dans le cadre européen et même au-delà, c’est une qualité primordiale.

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Faut-il que l’Académie passe à l’édition électronique à court terme? On peut se poser la question, mais cela permettrait de mettre en ligne des travaux inachevés qui pourraient être menés à terme grâce à la collaboration de plusieurs auteurs. Mis à part mon »Recueil des actes des reines de France antérieurs à 1206«, déjà bien avancé, la collection des »Chartes et diplômes« est à ce jour arrêtée, après la mort de Michel Nortier. Pour la relancer, il faudrait convaincre un ou plusieurs jeunes chercheurs, pourquoi pas chartistes, de tout l’intérêt de l’entreprise, il est vrai, immense. Le plus urgent serait d’achever l’édition des actes de Philippe Auguste, commencée il y a plus d’un siècle, avec la rédaction de l’introduction diplomatique et l’indexation générale, déjà esquissée sur fiches par Michel Nortier. Ensuite viendrait la publication des 1.000 à 1.200 actes de Louis VII, déjà partiellement mis en machine, toujours par les soins de Michel Nortier. Enfin, il faudrait rendre accessibles les notes abondantes relatives aux actes de Louis IX, qu’a laissées Louis Carolus-Barré 23 . Pour tout cela, la contribution et l’apport des technologies numériques s’avéreraient à l’évidence essentiels.

1 Sur ce qui suit, cf. notamment la préface d’Henri d’Arbois de Jubainville au Recueil des actes de Philippe I er , roi de France (1059–1108), éd. Maurice Prou, Paris 1908, p. I–XIII et l’avant-propos de Robert-Henri Bautier à mon Recueil des actes de Robert I er et de Raoul, rois de France (922–936), Paris 1978, p. I–XIII.

2 Catalogue des actes de Philippe-Auguste avec une introduction sur les sources, les caractères et l’importance historique de ces documents, Paris 1856, p. CII‒CIII, CXI, CXVII.

3 Conseils pour la publication des chartes, in: Revue d’histoire de l’Église de France 14 (1928), p. 433–458; réimpr. in: Victor Carrière, Introduction aux études d’histoire ecclésiastique locale, t. 2, Paris 1934, p. 77–108.

4 Recueil des actes de Charles II le Chauve, roi de France, t. 1, Paris 1943, p. XIII.

5 Regesta regum Anglo-Normannorum: the acta of William I, 1066–1087 , Oxford 1998.

6 Le gouvernement royal aux premiers temps capétiens (987–1108), Paris 1965, p. 11, n. 11.

7 Louis VI le Gros, Paris 2007, p. 19.

8 Cf. Jean Dufour, Un acte inédit de Louis VI pour l’abbaye cistercienne de Loroy (1129), in: Bibliothèque de l’École des chartes 153 (1995), p. 157–160; Marie-José Gasse-Grandjean, Retour sur trois actes de Philippe I er , roi de France, ibid. 158 (2000), p. 531–546, ill.

9 Recueil des actes de Louis VI, roi de France (1108–1137), t. 1, Paris 1992, p. 166, n. 3.

10 Ainsi, pour l’édition de l’acte n° 392 de Louis VI (ibid., t. 2, p. 326), j’ai utilisé la copie figurée du XIX e siècle (Arch. dép. Eure-et-Loir, J 198) en lieu et place de l’original, autrefois conservé dans une collection privée et non retrouvé.

11 Cf. Jean Dufour, État et comparaison des actes faux ou falsifiés intitulés au nom des Carolingiens français (840–987), in: Fälschungen im Mittelalter. Internationaler Kongreß der Monumenta Germaniae Historica (München, 16.–19. September 1986), t. 4, Hanovre 1988 (MGH. Schriften, 33), p. 167–210.

12 Recueil des actes de Louis VI, t. 1, p. 424, n° 205.

13 Ibid., t. 2, p. 392, n° <442>.

14 Fidèles ou vassaux? Essai sur la nature juridique du lien qui unissait les grands vassaux à la royauté depuis le milieu du IX e siècle jusqu’à la fin du XII e siècle, Paris 1903.

15 La dislocation du pagus et le problème des consuetudines (X e –XI e siècles), in: Mélanges d’histoire du Moyen Âge dédiés à la mémoire de Louis Halphen, Paris 1951, p. 401–410; réimpr. in: Jean-François Lemarignier, Recueil d’articles rassemblés par ses disciples. Structures politiques et religieuses dans la France du haut Moyen Âge, Paris 1995, p. 245–254 ; id., Les fidèles du roi de France, in: Recueil de travaux offert à M. Clovis Brunel, t. 2, Paris 1955, p. 138–162; réimpr. in: id., Recueil d’articles, p. 207–231.

16 Cf. Dufour, Recueil des actes de Robert I er (voir n. 1), p. XCI–CIV ; id., Recueil des actes de Louis VI (voir n. 9), t. 3, Paris 1993, p. 199–218.

17 Recueil des actes de Robert I er (voir n. 1), p. CV–CXXII.

18 Recueil des actes de Louis VI (voir n. 9), t. 3, p. 197–198.

19 Ibid., p. XIV.

20 Voir le site mis en place par l’École des chartes: http://saint-denis.enc.sorbonne.fr/les-textes/cartulaire-blanc/introduction.html (05/03/2014).

21 Le projet d’édition électronique du cartulaire blanc de l’abbaye de Saint-Denis et les projets électroniques de l’École nationale des chartes, in: Le médiéviste et l’ordinateur 42 (2003), p. 93–99.

22 http://saint-denis.enc.sorbonne.fr/ (05/03/2014), application mise en œuvre par Florence Clavaud. Voir également Florence Clavaud, The digital edition of the medieval charters of the abbey of Saint-Denis: first results and prospects, in: Digital Medievalist 8 (2012), http://www.digitalmedievalist.org/journal/8/clavaud/ (28/07/2014).

23 Jean-François Moufflet, après avoir soutenu une thèse pour le diplôme d’archiviste paléographe mettant à profit les notes de Louis Carolus-Barré ( Autour de l’hôtel de saint Louis [1226-1270]. Le cadre, les hommes, les itinéraires d’un pouvoir, 2007 ), a repris le projet d’une édition des actes de Louis IX. Ce projet, de longue haleine, devrait être réalisé progressivement, sous une forme électronique.

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L’édition d’actes médiévaux
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Hohes Mittelalter (1050-1350)
Europa nördlich und westlich der Italienischen Halbinsel / Alte Welt
Publizistik, Theorie und Methode der Geschichtswissenschaften
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J. Dufour: L’édition d’actes médiévaux
In: Pourquoi éditer des textes médiévaux au XXIe siècle? 8e rencontre de la Gallia Pontificia, organisée par l’École nationale des chartes, l’Institut historique allemand et les Monumenta Germaniae Historica, Paris, 17 mai 2013, éd. par Olivier Canteaut, Rolf Große (discussions, 9)
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Veröffentlicht am: 02.09.2014 16:10
Zugriff vom: 20.10.2020 22:20
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