Direkt zum Inhalt | Direkt zur Navigation

    J. Blair: The Church in Anglo-Saxon Society (Alban Gautier)

    Francia-Recensio 2008/4 Mittelalter – Moyen Âge (500–1500)

    John Blair, The Church in Anglo-Saxon Society, Oxford (Oxford University Press) 2005, XX–604 p., ISBN 0-19-822695-0, GBP 35,00.

    rezensiert von/compte rendu rédigé par

    Alban Gautier, Boulogne-sur-mer

    Depuis maintenant plus de deux décennies, les historiens de l’Angleterre du haut Moyen Âge explorent les formes et les configurations singulières qu’a prises dans ce pays l’institution ecclésiastique entre la période de la conversion, au tournant des VI e et VII e siècles, et la Conquête normande de 1066. Le livre de J. Blair constitue en quelque sorte un bilan de la recherche sur la question, et une invitation à poursuivre l’enquête. Un bilan d’abord de ses propres travaux, jusqu’ici disséminés dans un fourmillement d’articles (parfois difficiles à consulter car publiés dans des revues d’intérêt régional ou local), mais aussi une synthèse des apports de nombreux autres spécialistes de la période – on citera parmi une abondante bibliographie de près de 50 pages les noms de Nicholas Brooks, Catherine Cubitt, Sarah Foot, Gervase Rosser, Alan Thacker ou Patrick Wormald. Les études mobilisées ici portent autant sur la législation que sur les pratiques cultuelles ou sur la fiscalité, et les sources sont d’une grande diversité: l’archéologie est très régulièrement prise en compte (y compris les trouvailles récentes dues aux détecteurs de métaux), sans oublier l’iconographie, la statuaire, la toponymie ou (élément riche d’enseignements) l’étude du paysage. On remarquera aussi que la bibliographie continentale (singulièrement francophone) est largement utilisée, même si elle semble parfois un peu vieillie. Grâce à ces allers-retours, des questionnements jusqu’ici assez étrangers à l’historiographie britannique sont introduits: c’est par exemple le cas de celui, initié par Jean-Claude Schmitt et Jacques Le Goff, sur la »culture populaire« et la »culture cléricale«, que J. Blair préfère ne pas trop opposer, le folklore étant souvent endossé par l’hagiographie (p. 149). Enfin, des parallèles sont invoqués dans diverses régions et périodes de l’histoire mondiale, du Tibet au Mexique colonial (qui fournit des exemples intéressants de syncrétisme, p. 472). La comparaison est ainsi permanente – non pas pour amalgamer les réalités médiévales et anglo-saxonnes à celles d’autres lieux et d’autres temps, mais toujours pour mieux faire ressortir leur spécificité – et les établissements religieux anglo-saxons sont régulièrement comparés aux églises baptismales mérovingiennes, aux llans gallois ou aux collégiales de la France du Nord au premier âge féodal (p. 345).

    »L’Église dans la société anglo-saxonne«: voilà un thème qui impressionne dès l’abord par son ampleur et sa complexité. Le sujet est vaste, et l’auteur n’élude aucunement les nombreuses questions annexes qui peuvent surgir aux marges de son étude. Cependant, il ne perd jamais de vue l’objet de son enquête: le livre porte bien sur l’Église »dans la société«. Les questions »purement religieuses« ne sont donc abordées qu’en tant qu’elles touchent à la fabrique ou au fonctionnement de la société: ainsi, le problème de l’administration des sacrements (par exemple celle du baptême aux alentours de l’an mil, p. 459–463) est traité essentiellement sous l’angle de la formation et de l’animation des communautés locales par le clergé. La principale question que pose l’auteur est donc la suivante: comment les groupes qui constituaient la société anglo-saxonne ont-ils été façonnés et mus par l’Église, et quelles furent les modalités pratiques de cette »formation des identités communautaires«? Tous les types de groupes sont envisagés à un moment ou à un autre de l’ouvrage, que leur fondement soit d’abord religieux, politique, social ou économique (qu’on songe par exemple aux guildes), mais l’accent porte avant tout sur les communautés locales, à fondement simplement géographique.

    Au centre du livre, on trouve donc le puissant modèle historiographique du »minster«, élaboré depuis les années 1980 par certains anglo-saxonistes, au premier rang desquels il faut placer l’auteur lui-même. En effet, J. Blair et d’autres ont fait depuis longtemps l’hypothèse que la dichotomie coutumière en histoire religieuse entre établissements réguliers (»monastères«) et séculiers (»cathédrales«, »églises baptismales«, »églises paroissiales«) ne se justifiait pas dans l’étude de l’Angleterre anglo-saxonne. À ces deux formes traditionnellement reconnues, ces historiens ont préféré substituer le terme »neutre« et unique de »minster«, modernisation du vieil anglais mynster , lui-même dérivé du latin monasterium , mais qui – comme plus tard le français »moûtier« – aurait alors désigné tout type d’établissement abritant une communauté religieuse, que celle-ci soit à direction masculine ou féminine et qu’elle ait ou non à sa tête un évêque. Pour les tenants de la »minster hypothesis«, ce sont bien ces établissements complexes à structure monastique qui ont dominé le paysage ecclésiastique de l’Angleterre anglo-saxonne et à qui ont été confiées les responsabilités pastorales auprès des communautés laïques. À l’heure où d’autres historiens remettent en question l’idée même d’une »Église monastique« en Irlande ou dans les pays »celtiques«, et bien qu’il se défende dans le présent ouvrage de reprendre de manière indiscriminée une hypothèse de travail très discutée (p. 6), J. Blair nous livre ici la meilleure défense possible (parce que précisément elle est intelligemment nuancée et ne verse pas dans la caricature) de la thèse du »minster«, mettant en scène des évêques à l’influence réduite, des communautés religieuses omniprésentes, une forte imbrication des sphères laïques et cléricales aux niveaux les plus élevés de la société, et surtout un encadrement pastoral des populations qui s’effectue à une échelle géographique moyenne, intermédiaire entre la future paroisse et le diocèse – l’échelle même de la domination politique et sociale qu’exercent les aristocraties sur ces mêmes populations.

    Le livre se déploie sur huit chapitres thématiques, mais répartis en trois parties chronologiques de très inégale longueur. La première partie (ch. 1) brosse un tableau du christianisme occidental et de son implantation chez les Anglo-Saxons au temps de la conversion. Passant en revue les différentes influences qui ont pu s’exercer sur les royaumes nouvellement convertis, l’auteur remarque que le »modèle monastique« ne venait pas seulement d’Irlande, mais qu’il était aussi très présent en Gaule du Nord, où les évêques devaient compter avec de puissants réseaux monastiques. L’idée d’une »Gaule monastique« au nord de la Loire, opposée à une »Gaule conciliaire« plus méridionale (p. 35), inspirée par les travaux de Jean-François Lemarignier, est une des hypothèses les plus hardies et sans doute les plus ouvertes à controverse. La deuxième partie, qui est aussi la plus longue (ch. 2 à 5), traite de la constitution, à partir des années 670, du système du »minster«, puis de son apogée jusque dans la première moitié du IX e siècle. De nombreuses questions sont ici abordées, de la place des églises dans les structures politiques à leur rôle dans l’encadrement des populations: ainsi, le problème des »églises privées« est envisagé, fournissant l’occasion d’une remarquable analyse croisée de la célèbre lettre de Bède à l’évêque Ecgberht d’York (734) et de la non moins célèbre lettre de Boniface au roi Æthelbald de Mercie (747). Contrairement à la lecture habituelle de ces deux documents, l’auteur suggère de ne pas y voir un plaidoyer pour le renforcement des prérogatives proprement épiscopales des évêques, mais pour le développement de leur activité pastorale par les moyens mêmes qu’utilisent les aristocrates fondateurs de »minsters«: le contrôle de la terre et le renforcement des liens avec les communautés cléricales locales (p. 108–117). Mais l’étude la plus originale de cette deuxième partie porte sur les habitats »monastiques« eux-mêmes et sur leur insertion dans des territoires humanisés. Croisant sources écrites, données archéologiques et étude du paysage, l’auteur démontre avec force que les »minsters« furent, surtout pendant un long VIII e siècle, les véritables »lieux centraux« de l’Angleterre au temps des hégémonies northumbrienne et surtout mercienne. Contre une historiographie dont la tendance est plutôt à la valorisation des centres du pouvoir royal et des wics commerciaux, l’auteur affirme la primauté des sites ecclésiastiques dans la constitution du réseau urbain anglais. Leur richesse matérielle, leur stabilité et leur haut degré d’organisation tranchent dans un univers encore largement sous-développé (p. 280–290). La troisième et dernière partie (ch. 6 à 8) porte sur la désagrégation de ce système du »minster«. Écartant l’hypothèse (désormais largement rejetée par la plupart des spécialistes) d’un déclin lié aux ravages des vikings, J. Blair montre que les »minsters« sont entrés en crise dès le début du IX e siècle: victimes de leur propre succès, riches de terres, de dîmes et de main-d’œuvre, ils seraient devenus des proies tentantes pour les rois et les élites laïques. Ce premier changement ouvre la voie à un second, qui voit se constituer en un peu moins de deux siècles le maillage paroissial. En effet, entre l’an mil et le milieu du XII e siècle, les grandes »paroisses-mères« se voient morcelées en nombreuses paroisses organisées autour d’églises de fondation plus récente. Ces paroisses-mères, héritières des »minsters« dans leurs prérogatives comme dans leur ressort géographique, même si elles n’en sont que l’ombre si l’on considère leur richesse matérielle (du moins est-ce l’hypothèse que, de part et d’autre du gouffre documentaire du IX e siècle, l’auteur tente de démontrer), exercent jusque vers l’an mil le monopole de la cura animarum , et en perçoivent donc tous les revenus: comme les anciens »minsters«, les églises-mères sont occupées par des communautés cléricales dont la vie communautaire répond à des règles très diverses. Un triple mouvement explique leur déclin et leur disparition de part et d’autre de la Conquête normande: les diverses réformes monastiques (de la Réforme bénédictine des années 960 à la reprise en main par Lanfranc au lendemain de la conquête) rendent de moins en moins légitimes les »formes lâches« de cénobitisme qui caractérisaient les »minsters«; les élites locales (la future »gentry«) favorisent la fondation sur leurs terres (et singulièrement dans leurs centres manoriaux) d’églises plus modestement dotées et auxquelles sont peu à peu transférés la cura animarum et ses revenus afférents; enfin, les communautés elles-mêmes voient leur religiosité redéfinie (l’étude des variations dans les processions de Rogations, p. 486–489, est ici très pertinente) autour de ces nouveaux centres cultuels plus localisés.

    Le livre de J. Blair est donc une enquête d’une grande ampleur sur un sujet complexe et controversé. La synthèse qu’il propose est puissamment argumentée, rarement hésitante, toujours engagée. Les analyses et études de cas sont nombreuses et intéressantes, s’appuyant sur des illustrations (cartes, plans de sites, objets, statuaire) nombreuses et soigneusement légendées. Les impasses ou les limites, quand elles existent, sont systématiquement relevées et sont autant d’invitations à la recherche: ainsi l’auteur remarque l’absence à ce jour d’un véritable catalogue des établissements religieux anglo-saxons du VIII e siècle, à tel point que la carte dressée par James Campbell en 1982 reste la référence la plus utile en la matière (p. 153). On insistera surtout, pour terminer, sur la grande sensibilité géographique du propos: les grandes variations régionales, mais aussi les micro-géographies paroissiales, sont une constante du propos de J. Blair. Cette sensibilité à l’espace et aux territoires, souvent considérée comme une »marque de fabrique« de l’école historique française, se retrouve rarement à un tel degré dans un ouvrage en langue anglaise: on ne peut que s’en réjouir.

    Lizenzhinweis: Dieser Beitrag unterliegt der Creative-Commons-Lizenz Namensnennung-Keine kommerzielle Nutzung-Keine Bearbeitung (CC-BY-NC-ND), darf also unter diesen Bedingungen elektronisch benutzt, übermittelt, ausgedruckt und zum Download bereitgestellt werden. Den Text der Lizenz erreichen Sie hier: http://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/3.0/de

    PSJ Metadata
    Alban Gautier
    J. Blair: The Church in Anglo-Saxon Society (Alban Gautier)
    CC-BY-NC-ND 3.0
    Frühes Mittelalter (600-1050), Hohes Mittelalter (1050-1350)
    Großbritannien
    Kirchen- und Religionsgeschichte
    6. - 12. Jh.
    4014770-8
    670-1066
    England (4014770-8)
    PDF document Blair_Gautier.doc.pdf — PDF document, 113 KB
    J. Blair: The Church in Anglo-Saxon Society (Alban Gautier)
    In: Francia-Recensio 2008/4 | Mittelalter – Moyen Âge (500–1500)
    URL: https://prae.perspectivia.net/publikationen/francia/francia-recensio/2008-4/MA/blair_gautier
    Veröffentlicht am: 26.10.2008 23:50
    Zugriff vom: 22.01.2020 18:54
    abgelegt unter: