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    U. Ernst, Facetten mittelalterlicher Schriftkultur (René Pérennec)

    Francia-Recensio 2009/4 Mittelalter – Moyen Âge (500–1500)

    Ulrich Ernst, Facetten mittelalterlicher Schriftkultur. Fiktion und Illustration. Wissen und Wahrnehmung, Heidelberg (Universitätsverlag Carl Winter) 2006, XXIV–350 p. (Beihefte zum Euphorion, 51), ISBN 3-8253-5288-5, EUR 66.00.

    rezensiert von/compte rendu rédigé par

    René Pérennec, Tours/Osny

    Ce livre présente donc des »facettes de la culture écrite médiévale«. Il est loin cependant de s’interdire des incursions dans la modernité. Certes, spécialisation et sectorisation obligent, surtout dans la »première modernité«, ci-devant appelée »le début des Temps modernes«. Mais on soulignera d’emblée que l’auteur franchit d’un pas alerte les limites des provinces historiques et géographiques, tout particulièrement dans la dernière section (D), consacrée à une réflexion – illustrée – portant sur l’union de la lettre et de la couleur, ceci depuis l’antiquité égyptienne jusqu’aux tableaux graphiques de Klee en passant par le roman de Hawthorne »The Scarlet Letter« (1850) et le poème »Voyelles « de Rimbaud. Poème que l’on peut évoquer en quelques mots, car l’interprétation qui en est proposée ici illustre bien l’orientation générale de l’ouvrage: pour Ulrich Ernst, il convient de partir non pas, comme cela s’est fait généralement, de la qualité phonique des voyelles, mais de leur forme graphique. Le » A « , par exemple (»A, noir corset velu des mouches éclatantes«), »vu d’en haut«, depuis la pointe de la lettre, figurerait à travers la suggestion typographique »le corset des mouches« (p. 297). Les aspects de la culture de l’écrit abordés dans les sections précédentes concernent: A) le roman courtois du Moyen Âge central et tardif. Ce genre fournit la matière d’une réflexion sur les spécificités d’une esthétique de l’écrit. Celles-ci supposent selon l’auteur une aptitude à la lecture et à l’écriture bien plus grande et bien plus répandue au sein de l’aristocratie laïque qu’on ne l’admet communément (p. 41). Témoigneraient aussi d’une telle compétence différents textes en quelque sorte incrustés dans ces romans: inscriptions gravées sur les armes et les armures, épitaphes, lettres – B) des »représentations de la communication écrite dans les illustrations de manuscrits contenant des œuvres narratives allemandes«: portrait d’auteur; scènes centrées sur un livre ouvert et donc thématisant l’importance de l’écrit, comme dans le ms. Lauber (daté de 1469) de » Barlaam et Josephat « , œ uvre de Rudolf von Ems (voir p.187s.); transmission de lettres dans différents manuscrits de » Wilhelm von Orlens « , du même auteur, récit dans lequel Ulrich Ernst voit un prototype du roman épistolaire, etc. – C) le savoir théorique sur l’écrit, la lecture, le livre et l’imprimerie tel qu’il s’est développé du Moyen Âge à la première modernité dans la littérature à caractère encyclopédique.

    L’auteur a lui même visiblement le tempérament porté à la vaste collecte raisonnée. En même temps – et cette conjonction n’est pas si fréquente –, l’ouvrage a un caractère célébratoire. Dans la phraséologie des médiévistes, on dit assez souvent que tel récit, jusque là véhiculé oralement, »accède à la dignité de l’écrit«. Ce n’est pas cet écrit-là – un fixateur – qui intéresse Ulrich Ernst, mais l’écrit en tant que geste, qu’inscription, qu’encodage intrinsèque, non dérivé d’une oralité qui serait décrétée première. Cet écrit a plus que de la dignité; il a une aura. La notion-repoussoir est celle de »phonocentrisme« (précisément le point de départ rejeté dans l’interprétation que donne Ernst des »Voyelles« de Rimbaud). À côté des termes » schriftlich « / » Schriftlichkeit « , qui désignent en soi fort bien la nature de la chose écrite, Ulrich Ernst, qui utilise abondamment les capacités du »moteur hybride« du lexique allemand, emploie les mots » skriptural « et » Skripturalität « . On les adoptera d’autant plus volontiers que, selon le »Dictionnaire historique de la langue française « d’Alain Rey (Paris 1992), »scriptural«, lors de son apparition dans le domaine gallo-roman (en provençal), s’applique à ce qui sert à écrire (avant de devenir en français un équivalent – assez rare – de »scripturaire«) et renvoie donc à cette action d’inscription et à cette matérialité de la marque, support éventuel d’un graphisme pictural, sur lesquelles insiste l’auteur.

    On se trouve ainsi en présence d’un livre plutôt remarquable: panoramique, mais engagé; savant à l’ancienne par la formation aux »humanités « qu’il révèle à chaque pas, mais en consonance (pardon pour ce phonocentrisme) avec des thèmes en vue de la recherche récente ou actuelle: la mémoire (la scripturalité a d’évidentes vertus mnémoniques), la visualité, la corporalité (le tatouage n’est pas oublié, p. 120s.), la couleur. L’érudition de l’auteur est tout bonnement étourdissante (curieusement, toutefois, le nom de Roger Dragonetti, l’auteur de » La Vie de la lettre au Moyen Âge « [Le Conte du Graal], Paris 1980, n’apparaît pas). Pour critiquer la valeur du panorama, il faudrait pouvoir se placer plus haut que ne le fait l’auteur de l’ouvrage, ce qui ne devrait pas être dans les moyens de chacun. Le regard critique se fera donc ici plus modeste. On se demandera si çà et là – pour rester dans le registre de la scripturalité – le trait n’est pas forcé. Dans le chapitre de la section A consacré aux » jeux scripturaux« (acrostiche – ce tissage 1 qui limite la variabilité, la »mouvance du texte, et qui »sécurise« celui-ci [cf. p. 140] –, anagramme, palindrome), il est question de l’adaptation et du réemploi que fait Veldeke dans son »Eneasroman « (1170–1185) de la scène du »Roman d’Eneas « (vers 1160) qui montre Lavine prononçant sur l’injonction de sa mère le nom de l’homme qu’elle aime, ceci sur le mode de la décomposition syllabique (E/ne/as, Salverda de Grave (éd.), Paris 1968, v. 8553–8560, Aimé Petit (éd.), Paris 1997, v. 8607–8614). La mère »assemble les syllabes« et déduit: » ces lettres sonent Eneas «. Le décryptage du nom est dédoublé dans la version allemande. L’adaptateur le projette dans l’aveu que Dido fait à sa sœur de l’amour qu’elle porte à son hôte troyen (Dieter Kartschoke (éd.), Stuttgart 1986, v. 55,24–25 – également une énonciation orale et une décomposition syllabique) et le transpose dans la scène correspondant à celle du »Roman d’Eneas « . Lavine écrit le nom sur une tablette de cire avec un stylet en or; elle décompose le nom alphabétiquement: »La première lettre fut un E; puis vint un N, puis à nouveau un E [...]; ensuite elle traça un A et un S. La mère regarda alors ce qui était écrit et dit, après avoir lu: Je vois le nom d’Eneas « (v. 282,16-22). Selon Ulrich Ernst, l’adaptation refléterait ici le passage à un degré plus élevé de scripturalité (p.128s.). On note qu’en effet il n’est pas question du »son des lettres « dans le passage du récit allemand mettant en scène Lavine et sa mère. Mais il n’y est pas dit non plus comment la mère lit le nom (lecture silencieuse? syllabique? déjà globale), et l’argument serait en tout cas plus fort s’il n’y avait pas eu duplication de la scène originale. Si l’on modifie la perspective en tenant compte de certains réflexes liés à la »translation « de textes, on verra avant tout dans le texte de Veldeke l’effet d’une volonté d’exploiter au maximum, par deuxième pression, si l’on peut dire, et avec adjonction d’un procédé de variation, un passage bien en vue de la source. Et l’alternative à la décomposition syllabique est la décomposition alphabétique. Adaptant en allemand vers 1220 »Floire et Blancheflor « , Konrad Fleck opère lui aussi la duplication d’une »grande scène « de sa source française (milieu du XII e siécle), celle où le héros, croyant son amie morte, veut se suicider: »il tira un stylet en or de son étui à stylets« (Flore und Blanscheflur, éd. E. Sommer, Quedlinburg, Leipzig 1846, v. 2538s.). Fleck prête exactement le même geste, avec pratiquement la même formulation, à Blanscheflur lorsque celle-ci, séparée de son ami et camarade d’école, est plongée dans le désespoir (v. 1244s.). Il y a ici simple répétition, alors que la variation à laquelle se livre Veldeke est en soi assurément intéressante. Mais nous relevons pour notre part qu’il est utile de considérer la duplication en elle-même, dans sa fonction et son effet, avant d`en examiner les modalités, ce que Ulricht Ernst, tout à son sujet, n’a pas fait véritablement dans le cas évoqué. En d’autres termes: si l’on pratique une telle hiérarchisation, la thématisation de l’opération d’écriture et de lecture dans l’adaptation de Veldeke devient moins frappante.

    Le trait paraît être également trop appuyé lorsque, évaluant la familiarité des poètes laïcs avec l’écrit, l’auteur assimile intérêt et compétence. Ceci vaut particulièrement pour Wolfram von Eschenbach. On cite souvent le passage du »Parzival « dans lequel le narrateur assume, plus: revendique son illettrisme: »Je ne sais ni lire ni écrire. Combien d’autres commencent par vanter leur science! Ce récit, je vais vous le dérouler sans me servir du moindre livre« (v. 115,27–30 ; trad. par E. Tonnelat, réimpr. Paris 1977, t. I, p. 101). La portée de cette déclaration fait débat depuis longtemps. Pour certains germanistes, l’affaire est claire: Wolfram l’analphabète fait partie des figures sous lesquelles le poète s’imagine et se met en scène; l’homme serait en fait un lettré. Ulrich Ernst opine dans le même sens et rassemble ici les passages des œuvres de Wolfram où l’écrit affleure dans les pratiques, sur les objets (voir l’index, p. 329). Mais dans quelle mesure ces éléments ont-ils valeur de preuve? Dans »Parzival « , »les chevaliers sont pratiquement tous présentés comme des personnes sachant lire et écrire « (p. 25). Ce sont des homines litterati (titre du chapitre A II). Soit, mais cela suffit-il pour faire de Wolfram lui-même un litteratus ? Par ailleurs, »l’intérêt obsessionnel de Wolfram pour les inscription mystérieuses, trop peu souvent remarqué« (p. 57), ne pourrait-il pas, à supposer qu’il s’agisse vraiment d’une obsession, traduire un manque, correspondre, plutôt qu’à l’expression d’un profond penchant cryptographique, à la part de mystère que conserverait l’écrit pour ce poète? Dans tous les cas, il sera utile de confronter l’image que donne la présence de l’écrit dans la narration (ce que Ulrich Ernst appelle »Schriftsignale« et »Schriftmotive«) à tout ce que les récits, pris dans leur intégralité, peuvent dire de l’appartenance de l’œuvre de Wolfram au monde de la culture écrite – ou à ce en quoi ils peuvent contredire une telle appréciation. Pour ce qui est de la seconde image, l’image globale, on pourra consulter l’article de Fritz Peter Knapp, Leien munt nie baz gesprach . Zur angeblichen Buchgelehrsamkeit und zum Islambild Wolframs von Eschenbach, dans Zeitschrift für deutsches Altertum und deutsche Literatur 138/2 (2009), p. 173–184. La citation par laquelle commence le titre provient de l’éloge que, dans »Wigalois « (entre 1208 et 1229), roman ressortissant au type »Bel Inconnu « , Wirnt von Grafenberg fait de Wolfram: »Jamais bouche de laïc ne parla mieux« (v. 6346, éd. Kapteyn). Alors que le narrateur du »Parzival « dit son horreur (amusée) que l’histoire qu’il conte puisse passer pour un livre (v. 116,1–4), le récit de Wirnt, quant à lui, se présente comme un livre, littéralement, si l’on ose dire: les tout premiers mots en sont: »Quelle personne de bien m’a ouvert?«. Les termes qu’emploie Wirnt pour parler de son grand prédécesseur méritent d’autant plus d’être pris en compte. Force est de constater qu’à défaut de fournir un argument définitif ils ne situent pas l’œuvre de Wolfram du côté de la scripturalité.

    1 Voir la thèse de doctorat de Barbara Wailzer, Texte ohne Titel. Über Benennung und Umgang mit mittelalterlicher Literatur, 1997, Vienne et Nancy 2, élaborée sous la direction de Monique Samuel-Scheyder et du très regretté Alfred Ebenbauer. Cette thèse, restée inédite, contient entre autre d’excellentes remarques sur l‘acrostiche dans le » Tristan « de Gottfried von Straßburg, ce » manifeste « des possibilités de la poésie profane lettrée (p. 286s.).

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    PSJ Metadata
    René Pérennec
    U. Ernst, Facetten mittelalterlicher Schriftkultur (René Pérennec)
    CC-BY-NC-ND 3.0
    Frühes Mittelalter (600-1050), Hohes Mittelalter (1050-1350), Spätes Mittelalter (1350-1500)
    Europa
    Historische Hilfswissenschaften
    Mittelalter
    4015701-5 4077162-3
    800-1500
    Europa (4015701-5), Schriftlichkeit (4077162-3)
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    U. Ernst, Facetten mittelalterlicher Schriftkultur (René Pérennec)
    In: Francia-Recensio 2009/4 | Mittelalter – Moyen Âge (500–1500)
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    Veröffentlicht am: 26.01.2010 16:20
    Zugriff vom: 17.01.2020 19:40
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