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    H. Berg, Military Occupation under the Eyes of the Lord (Jean-Luc Le Cam)

    Francia-Recensio 2012/3 Frühe Neuzeit – Revolution – Empire (1500–1815)

    Holger Berg, Military Occupation under the Eyes of the Lord. Studies in Erfurt during the Thirty Years War, Göttingen (Vandenhoeck & Ruprecht) 2010, 396 p., 13 ill. (Forschungen zur Kirchen- und Dogmengeschichte, 103), ISBN 978-3-525-56455-4, EUR 70,95.

    rezensiert von/compte rendu rédigé par

    Jean-Luc Le Cam, Quimper

    Ce livre est issu d’une thèse préparée à l’institut universitaire européen de Florence, dans un contexte très international. L’auteur est danois, actuellement conservateur au Reventlow-Museum dans le Sud du Danemark; le directeur de thèse Martin van Gelderen est un spécialiste néerlandais de l’histoire des idées politiques de l’époque moderne, particulièrement du droit naturel et du républicanisme; le rapporteur extérieur, Thomas Kaufmann, est probablement le meilleur historien allemand de la religion luthérienne au XVI e –XVII e siècle.

    L’ouvrage s’ouvre sur une anecdote représentative du point d’entrée de l’auteur dans le sujet: l’arrivée fin 1634 en Thuringe de groupes de cygnes en nombre inhabituel. Selon les proverbes populaires qui voulaient que les oiseaux étrangers apportent des hôtes étrangers, certains témoins y voyaient l’annonce de l’arrivée de soldats, tandis que d’autres admiraient seulement la beauté du spectacle. Quelques mois plus tard un pamphlet anonyme interprétait le phénomène comme un mauvais présage pour la suite de la guerre: de fait, les troupes impériales remontaient dans la région à la rencontre des Suédois et de leurs alliés saxons. La conviction que Dieu intervenait dans le monde à travers plusieurs signes était en effet largement partagée à cette époque, avec toutefois des conclusions différentes. Tandis que certains présentaient la guerre comme la punition des pêcheurs et les armées étrangères comme le fléau de Dieu, d’autres s’en indignaient et voyaient dans la mauvaise mort des soldats le signe que Dieu se tenait aux côtés des civils innocents. Partant ainsi de la façon dont les contemporains essayaient d’interpréter et de prévoir les événements extraordinaires qu’ils étaient en train de vivre, l’auteur s’efforce de construire, à la croisée de l’histoire des mentalités, de l’histoire de la religiosité et de l’anthropologie historique, une » étude de communauté « selon l’expression anglo-saxonne ( community study ) de la ville d’Erfurt pendant la guerre de Trente Ans. Il ne s’agit pas d’une histoire urbaine à proprement parler, même si cette recherche peut y contribuer, mais d’une étude qui envisage les différents points de vue des habitants formant une communauté de vie, à la fois des clercs et des laïcs, en tant que producteurs et récepteurs d’un discours interprétatif sur la dureté des temps. Cette méthode a émergé dans le monde anglo-saxon comme une réponse à ceux qui reprochaient à l’anthropologie historique, fondée sur l’exploitation serrée de rituels représentatifs de cultures considérées comme un tout cohérent, d’aboutir à une réification de la culture. L’étude de communauté cherche à corriger ce travers en replaçant l’étude des rituels dans leur contexte social et politique, ce qui enrichit et nuance leurs significations. Le choix d’Erfurt et des villages environnants convenait bien à la situation de recherche visée. Ce terrain présente en outre l’avantage d’être riche dans les genres de sources privilégiés par l’auteur, à savoir ici les sermons et les chroniques, matériau à travers lequel il entend observer l’impact religieux, au sens large du terme, de la guerre de 30 ans sur cette communauté.

    L’auteur situe son propos dans le continuum des différentes approches historiographiques qui ont marqué l’histoire de ce cataclysme fondamental pour l’aire germanique. La première approche, nationaliste, insistant sur les implications néfastes de ce conflit sur la construction d’un État national, puis les études révisionnistes sur les effets économiques et démographiques de la guerre, négligeaient totalement sa dimension culturelle, laissée à des disciplines marginales telles que la Volkskunde ou l’histoire de l’Église. Dans les années 1990, certains chercheurs s’y intéressèrent en y voyant un possible facteur du recul de la croyance religieuse, qui était jusqu’alors plutôt associé aux évolutions culturelles de la fin du XVII e siècle. Robin Bruce Barnes date ainsi le déclin des attentes apocalyptiques dans le luthéranisme de la décennie suivant son premier centenaire. Johannes Burckhardt souligne que la guerre de Trente Ans, du fait même de sa très longue durée, remettait en question la conception de la guerre comme une punition envoyée par Dieu, plus facile à invoquer pour de courts conflits. De même, son aboutissement dans une construction diplomatique complexe constitua un tournant essentiel qui favorisa au XVII e et XVIII e siècle la capacité de la société allemande à dépasser les guerres de religion et à développer la coopération pour la défense de la paix, toutes choses qui s’inscrivent dans une modernité sécularisée.

    L’auteur développe ensuite son appareillage conceptuel: il puise en effet dans les études de psychologie cognitive (Festinger) les éléments permettant de comprendre l’accommodement nécessaire entre perception et cognition, ici entre prévisions apocalyptiques et réalité historique vécue, lorsque celles-ci sont en contradiction, afin de rester dans une vision consistante et cohérente du monde. Cette théorie de la résolution de la »dissonance cognitive« inspire pour l’essentiel l’armature conceptuelle de cette étude, dans une perspective »constructionniste« ou »constructiviste«, c’est-à-dire fondée sur l’idée que l’être humain est le cocréateur de l’univers dont il fait l’expérience par apprentissage et dans lequel il construit sa propre vie de façon dynamique. Il s’inspire ce faisant pour sa documentation de l’exemple des travaux menés par Benigna von Krusenstjern sur la base de 242 ego-documents contemporains de la guerre et de l’étude de Hans Medick sur les témoignages des survivants de la destruction de Magdebourg en 1631. Il entretient aussi une certaine affinité avec les travaux du SFB 471 de l’université de Tübingen sur les expériences de guerre. En fin de ce premier chapitre, l’auteur resitue sa problématique dans les études sur les effets de la confessionnalisation sur les différentes obédiences chrétiennes, notamment calvinistes, catholiques et luthériennes. Il se trouve que Erfurt, qui dépendait de l’archevêché de Mayence mais avait une population en majorité protestante gouvernée par un conseil municipal luthérien, était de fait une ville de parité devant gérer avec doigté les différences confessionnelles. Hartmut Lehman a montré le pouvoir de consolation de la religion luthérienne face à la crise du XVII e siècle tandis que Robert Scribner a souligné la subsistance dans le protestantisme de formes magiques et prophétiques qui lui seraient propres. L’auteur en déduit la nécessité d’ajustement pour le clergé à ces différentes croyances et formes de religiosité, quitte à les réinterpréter dans le sens de l’économie du salut.

    Le deuxième chapitre présente les sources et leurs particularités: d’une part les sermons, avec leurs finalités et les conditions de leur mise en œuvre; d’autre part les chroniques urbaines, généralement tenues par des laïcs impliqués dans le gouvernement municipal mais aussi par des clercs. Le troisième chapitre énumère ce qu’il appelle les paramètres (»The settings«), en fait un certain nombre d’éléments nécessaires à la compréhension du contexte: la taille de la ville (environ 19 000 habitants), ses atouts, son statut particulier, son gouvernement et les différentes périodes de son histoire pendant la guerre. De 1618 à 1631, la guerre approche avec des effets déjà traumatisants sur les paysans alentour, lors de passages de troupes amies ou ennemies, et la menace d’une victoire catholique définitive sur les protestants (édit de restitution de 1629) jusqu’à ce que Gustav Adolf vole au secours de ceux-ci en 1631. De cette année-là jusqu’en 1635, la région est occupée par les Suédois à la relative satisfaction des habitants, nonobstant le problème des garnisons. De 1635 à 1645 au contraire, se déroule la »décennie destructive«, tandis que la dernière période (1645–1664) est celle des négociations et de la liquidation des conséquences de la guerre jusqu’à la soumission définitive de la ville à son prince archevêque en 1664.

    Ce n’est qu’avec le quatrième chapitre (p. 75–131) que commence à proprement parler l’étude des sources avec l’examen successif des différents signes annonciateurs interprétés dans les écrits collectés, qu’il s’agisse de signes célestes, de naissances monstrueuses, de prophéties et de présages, qui font l’objet d’un tableau et d’une typologie systématique (p. 83–86). Ces manifestations se multiplient de façon significative dans les moments où s’aggravent les menaces sur la population urbaine du fait des développements de la guerre ou des épidémies. On peut en conclure que ce système prophétique fondé sur les prodiges fonctionnait bien comme système de croyances à Erfurt au XVII e siècle et que les faiseurs d’opinion étaient capables de reconnaître les signes pour eux signifiants et de réduire les dissonances cognitives déjà évoquées. On se dispute cependant sur le fait de savoir qui détient la légitimité à les interpréter, des autorités ecclésiastiques ou laïques, des catholiques ou des luthériens. On débat des naissances monstrueuses en se demandant si elles constituent des avertissements divins pour toute la communauté, ou simplement le signalement du péché des parents. Les eaux teintées en rouge sont en revanche reconnues unanimement comme un signe de la colère de Dieu. Les chroniqueurs apparaissent plutôt réservés et prudents dans leur interprétation et ne pas privilégier une utilisation séditieuse ou politique de ces présages. Un seul de ceux-ci annonce la chute de la dynastie Habsbourg alors que cela était courant ailleurs dans les prophéties protestantes.

    Le chapitre 5 (p. 133–203) envisage, quant à lui, les débats théologiques sur ces présages, la signification de la guerre, et les conséquences à en tirer. Au départ, l’auteur revient sur les mesures propitiatoires, telles que les prières publiques, et leur signification particulière dans le cadre de la théologie luthérienne. Il se démarque des tentatives, critiquées depuis, de l’historiographie de rattacher la préhistoire du piétisme aux circonstances de la guerre de Trente Ans. Il est certain toutefois que ces événements donnèrent l’occasion d’un débat sur une réforme morale et religieuse et firent apparaître différentes fractures à l’intérieur du luthéranisme. Les moments les plus catastrophiques de la guerre permirent aux plus audacieux des prédicateurs, partisans d’une réforme, de trouver une tribune. L’auteur s’attache plus particulièrement à trois théologiens pasteurs qui s’affrontèrent à Erfurt dans cette période et représentent les principales tendances, nettement différenciées entre elles, de cette discussion sur la Réforme. Il s’agit de Bartholomäus Elsner, de Nicolaus Stenger et de Zacharias Hogel. Ils partageaient d’une certaine façon la conviction que le clergé avait également une responsabilité dans l’état de corruption morale et d’indifférence religieuse de la communauté et qu’il se devait d’impulser une pénitence collective. Mais ils divergeaient cependant sur les prémisses et les conséquences d’un tel constat. Elsner, en s’appuyant sur les exemples bibliques qui se rapprochaient le plus de la situation vécue par la ville, préconisait une visite générale conduite par les autorités et une réforme ecclésiastique et civile visant l’éradication des déficiences morales ainsi révélées, ce qui conduirait Dieu à mettre fin au chaos qui détruisait le pays. Nicolaus Stenger représentait la réponse des traditionalistes et s’opposait à Elsner en rejetant par exemple le projet de visite domestique et de réforme disciplinaire. Il en appelait plus à la conscience de chacun à travers des sermons et à un enseignement renouvelé du catéchisme. Il y rappelait que la souffrance conduisait au salut, qui était l’objectif principal à rechercher plutôt que la fin des calamités à travers une réforme morale. Enfin, Zacharias Hogel représente la réponse radicale et apocalyptique à ces défis, reprenant une tradition déjà ouverte dans le luthéranisme lors du siège de Magdebourg de 1550. Il se caractérise par une forte hostilité aux négociations de paix de Westphalie et proclame que la seule condition divine pour une paix durable serait la destruction de Rome. On comprend qu’un tel millénarisme militant ait été mal vu d’un conseil municipal navigant entre plusieurs écueils confessionnels. Il n’a dû qu’à la protection des autorités d’occupation suédoises, favorables à une critique de la paix séparée de Prague, sa relative liberté d’expression. L’arrivée de la paix devait cependant périmer définitivement ce discours apocalyptique.

    Le dernier et sixième chapitre examine la façon dont les laïcs ont répondu à ces sollicitations et se sont engagés dans les actions religieuses proposées. Des tensions redondantes sont perceptibles avec le clergé, qui tiennent d’abord à la priorisation des activités nécessaires à la survie avant toutes ces actions de prières et de pénitence, mais aussi à la pudeur et au sens de l’honneur de paroissiens adultes, qui ne veulent pas par exemple se soumettre aux examens publics de catéchisme, ou qui récusent comme diffamatoires les jugements sévères issus des visitations. L’auteur examine ensuite les pratiques individuelles de prières mais aussi les chants de consolation et de revanche. Des témoignages de résistance civile peuvent être pris comme une impatience pécheresse devant son destin ou comme la défense de l’honneur de la ville. On peut en déduire tout simplement une diversité des positionnements personnels et des façons de vivre religieusement la guerre. Mais les sources utilisées ne permettent pas, comme le reconnaît l’auteur, de connaître précisément ceux qui restent à l’écart de l’Église et de ces témoins engagés religieusement.

    En conclusion, les pasteurs comme les chroniqueurs ont joué, chacun à leur façon, un rôle de »veilleur«. Ils n’ont pas désigné de boucs émissaires mais ont plutôt essayé d’amener leurs contemporains à accepter leurs propres responsabilités, à faire face aux souffrances et à faire pénitence. On observe aussi une évolution dans le temps des interprétations: dans les visions rétrospectives, les tensions contemporaines de la guerre ont tendance à disparaître ou être minimisées. À la fin de leur vie, ces croyants étaient prêts à voir leurs souffrances sinon comme la punition de leurs péchés, du moins comme la mise à l’épreuve de leur foi, ce qui leur permettait de réinterpréter ces expériences pénibles de façon positive.

    L’ouvrage se distingue dans son ensemble par l’originalité de son approche, une certaine ambition théorique, une très vaste bibliographie qui ménage, dans le texte aussi, des ouvertures comparatives sur ces phénomènes, aussi bien en Allemagne, en France, en Angleterre, que dans les pays nordiques, ainsi que des annexes très complètes sur les 27 chroniques utilisées et leurs auteurs. On peut être parfois désarçonné par le côté un peu foisonnant voire évanescent de la conduite de la démonstration et de l’écriture, dont il est parfois difficile de retirer des lignes directrices et des conclusions très claires. Mais sans doute est-ce la matière étudiée qui ne s’y prête guère. Mentalités collectives et positionnements individuels sont ici rapprochés sans qu’on puisse forcément déterminer l’axe le plus pertinent et l’articulation de l’un à l’autre. Aucun traitement sériel de documents illustrant un changement des pratiques n’est ici tenté. De même, ce que l’on sait par ailleurs des différences de comportements culturels et religieux en fonction des niveaux sociaux aurait dû conduire à une analyse plus attentive de ce paramètre, le terme de »communauté« pouvant faire illusion de ce point de vue. Vraisemblablement, ces démarches souhaitables sont-elles quasiment impossibles à suivre compte tenu des sources disponibles. En revanche, on peut critiquer le refus, assumé, d’intégrer véritablement à l’étude les politiques de reconstruction religieuse, éducative et de mise en discipline sociale ( Sozialdisziplinierung ) contemporaines de la sortie de la guerre, qui sont la réponse la plus structurée à ces angoisses. Mais l’auteur garde le mérite d’avoir pris en compte de façon systématique et théorisée des sources et des manifestations traitées jusqu’ici de façon marginale ou anecdotique, et d’avoir fait progresser ainsi notre connaissance des aspects culturels de la guerre de Trente Ans.

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    PSJ Metadata
    Jean-Luc Le Cam
    H. Berg, Military Occupation under the Eyes of the Lord (Jean-Luc Le Cam)
    CC-BY-NC-ND 3.0
    Frühe Neuzeit (1500-1789)
    DDR, (1945-1990), SBZ, Nordostdeutschland
    Kirchen- und Religionsgeschichte, Militär- und Kriegsgeschichte
    17. Jh.
    4015240-6 4006020-2 4012985-8 4071869-4 4761239-3
    1618-1648
    Erfurt (4015240-6), Besetzung (4006020-2), Dreißigjähriger Krieg (4012985-8), Glaubenserfahrung (4071869-4), Religiöser Wandel (4761239-3)
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    H. Berg, Military Occupation under the Eyes of the Lord (Jean-Luc Le Cam)
    In: Francia-Recensio 2012/3 | Frühe Neuzeit - Revolution - Empire (1500-1815)
    URL: https://prae.perspectivia.net/publikationen/francia/francia-recensio/2012-3/FN/berg_lecam
    Veröffentlicht am: 12.09.2012 16:45
    Zugriff vom: 09.07.2020 02:40
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