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A. Weinrich, Der Weltkrieg als Erzieher (Nicolas Patin)

Francia-Recensio 2013/2 19./20. Jahrhundert – Histoire contemporaine

Arndt Weinrich, Der Weltkrieg als Erzieher. Jugend zwischen Weimarer Republik und Nationalsozialismus, Essen (Klartext) 2012, 351 S. (Schriften der Bibliothek für Zeitgeschichte – Neue Folge, 27), ISBN 978-3-8375-0644-0, EUR 39,95.

rezensiert von/compte rendu rédigé par

Nicolas Patin, Saint-Ouen

Que le nazisme soit directement issu de la guerre, cela semblait une idée évidente: le lien consubstantiel qu’entretenaient les cohortes hitlériennes avec l’expérience de la Grande Guerre était indiscutable, tant par le parcours du » soldat inconnu « Adolf Hitler, que dans l’actualisation par les Sections d’assaut nazis (SA) de l’idéal du combattant du front tel que décrit par Ernst Jünger.

Le colloque dirigé par Gerd Krumeich en 2009, et auquel participait Arndt Weinrich 1 , avait déjà commencé à remettre en cause ce lien, en montrant que la vision nazie de la Grande Guerre n’était pas l’expression directe de l’expérience du front, mais son usurpation, ou du moins, sa réduction à une lecture qui, jusque dans la fin des années 1930, était très minoritaire. Les travaux de Benjamin Ziemann avaient déjà montré qu’il avait existé une réception beaucoup plus complexe, divisée et concurrente de la mémoire de la guerre, qui ne se résumait pas à un dyptique simpliste » Remarque contre Jünger « : les » milieux sociaux-moraux « catholiques et ouvriers avaient développés, dans une large mesure, une vision originale et pacifiste de la guerre.

Arndt Weinrich, dans cet ouvrage issu de sa thèse de doctorat, retourne à la source de ce questionnement, et effectue un travail qui restait, jusqu’alors, inédit: insérer l’étude des jeunesses nazies dans celle, beaucoup plus large, des autres mouvements de jeunesse, pour comprendre comment se construisit la mémoire de la guerre au sein de cette classe d’âge. Y avait-il des différences sensibles? Les jeunesses hitlériennes étaient-elles originales? Quelles étaient les interprétations dominantes de l’expérience de guerre chez ces générations qui, pour la plupart, n’avaient pas participé au conflit?

Fondé sur l’étude de plus de cinquante journaux des nombreuses jeunesses catholiques, socialistes (Jungbanner) et nazies, l’ouvrage s’insère dans le champ de l’histoire culturelle. Le premier trait frappant est la maîtrise de l’historiographie en trois langues, qui fait dire que les projets d’écrire une histoire réellement européenne de la Grande Guerre commencent à aboutir avec ce genre de travaux minutieux et rigoureux: l’histoire culturelle française est bien représentée 2 ; les classiques anglais discutés 3 ; et les récentes recherches allemandes décortiquées 4 . Le deuxième trait important est le refus de toutes les évidences: il aurait été en effet très simple, pour l’auteur, de creuser le sillon actuel de remise en cause du modèle dominant de lecture de la mémoire de la Grande Guerre, en montrant que chaque milieu, y compris dans les jeunesses organisées, avaient secrété des mythes spécifiques et antagonistes. C’est exactement à la conclusion inverse qu’arrive l’auteur, car il se fonde sur un groupe sociologique à bien des égards particulier: la jeunesse. L’historien du culturel se fait alors l’héritier des recherches d’histoire sociale d’un Detlev Peukert sur la jeunesse weimarienne, et montre qu’il est impossible de comprendre la mémoire de la guerre des jeunes générations sans comprendre la force du conflit de génération à l’ œ uvre sous la République et, plus tard, sous le » III e Reich « . Le résultat de l’enquête se lit donc comme un plaidoyer pour la complexité, dont le résultat s’annoncerait comme suit.

En analysant les jeunesses catholiques, l’auteur montre que, contrairement à ce qu’on pourrait croire, à partir d’une position relativement critique par rapport à la boucherie de la guerre s’est développée une vision relativement positive des soldats, et des morts pour la patrie, héroïsés dans leur sacrifice. Passant d’une vision victimaire à une vision sacrificielle (p. 66) des soldats tombés au champ d’honneur, les jeunes pouvaient ainsi, comme le reste de la société, trouver un sens à cette guerre qui n’en avait pas: la défaite avait créé une dissonance cognitive, face à l’absurdité totale de la mort de masse, et il fallait réduire cette fracture (p. 123). Le mythe du soldat héroïque, conscient de son sacrifice, remplissait cette fonction. Arndt Weinrich pousse son analyse plus loin, et constate que, chez les enfants d’ouvriers aussi, cette mémoire des héros de la guerre se répandit. Dans les rangs des jeunes socialistes, on lisait aussi Walter Flex, et on vénérait les soldats tombés au front, dans une geste militariste très éloignée des valeurs fondamentales de ces deux mouvements. Cela ne signifiait pas révérer la guerre, mais la figure du héros mort au combat servait, dans une certaine mesure, à éduquer la jeunesse weimarienne dans la reconnaissance envers leurs aînés.

L’auteur n’est pas tombé dans le piège d’étudier les jeunesses nazies pour elle-même et par elle-même, mais est capable, après avoir étudié les jeunesses bourgeoises et socialistes, de les comparer. C’est ici que les découvertes sont les plus intéressantes: Arndt Weinrich montre que les Jeunesses hitlériennes, sous la direction de Grüber (avant 1931) et de Baldur von Schirach n’avaient pas pris en compte le poids de l’expérience de guerre. Et pour cause! 70% de ses membres n’avaient pas participé à la celle-ci, et appartenaient à ce qu’on désigne sous le terme de » Kriegsjugendgeneration « (génération des jeunes de la guerre, p. 37–38). Les jeunesses hitlériennes, à l’époque, se souciaient plus de discours révolutionnaire que de soldats courageux. Les choses changent avec les grands débats du début des années 1930, autour du livre et du film d’Erich Maria Remarque, notamment, et de l’éloignement du souvenir de la guerre, qui permet, en quelque sorte, d’en parler. Les jeunesses nazies comprennent que l’expérience de guerre est en train de devenir la valeur suprême de toute la droite.

Mais cela pose un problème épineux: cette expérience de guerre est devenue un objet de pression sur la génération non combattante, qui se doit de révérer ses aînés, alors qu’elle a le sentiment d’être une génération superflue, qui ne trouve aucune place dans une société en crise. Baldur von Schirach, qui est issu de cette génération encore adolescente pendant la guerre, comprend ce réservoir d’énergie politique: il décide donc de politiser le mythe du soldat mort en héros, sous la forme du mythe du Frontkämpfer , ce soldat prêt au sacrifice qui meurt en donnant sa vie à l’Allemagne. Toute l’habileté des jeunesses hitlériennes, qui, à partir de ce moment, deviennent un aimant pour toute la jeunesse, est de ne pas se servir de ce mythe pour calmer, domestiquer et éduquer la jeunesse, mais pour l’émanciper, la libérer, l’appeler à la violence. Le subterfuge est simple: dépeindre les hooligans 5 des Sections d’assaut comme les dignes héritiers des soldats du front; établir une stricte continuité entre les martyrs nazis qui luttent contre les communistes un bock de bière à la main et la génération des grands frères et des pères, qui pouvaient, eux, se targuer d’avoir vécu les tranchées. La jeunesse ne s’y trompe pas: on lui offre enfin son heure de gloire.

Cela ne va pas sans tension, aussi bien dans le parti qu’en dehors de celui-ci, surtout avec la génération des combattants, qui refusent que des blancs-becs fanatiques se revendiquent leurs successeurs, voire essayent directement de leur voler l’honneur du courage soldatesque. Schirach n’hésite pas, en 1934, à fustiger la génération réelle des militaires, qui n’ont, selon lui, rien compris à la réelle leçon de la guerre, pour lui substituer les réels soldats politiques hitlériens, seuls dignes de porter le titre de » combattants du front « (p. 192). L’opération, aussi ubuesque soit-elle, fonctionne, ou en tout état de cause, remplit une fonction politique, jusqu’en 1933. Mais une fois les nazis au pouvoir, cette logique n’a plus lieu d’être: pourquoi, quand on est jeune, se rebeller contre l’État, puisque le » mouvement « a gagné? Hitler se retrouve, face aux jeunesses hitlériennes, devant le même dilemme que face à la SA: les forces auxquelles il a lâché la bride pour vaincre le » système « doivent maintenant être dispersées. L’occasion ne tardera pas: dès 1934, les jeunesses hitlériennes sont sommées de revenir dans le giron d’une interprétation toute canonique du Frontsoldat . L’amalgame est terminé: l’expérience de guerre de la génération du front est proclamée » incomparable « , et le conflit de génération comme non avenu, puisque les nazis sont au pouvoir. Le nazisme se rabat alors sur une vision bien plus traditionnelle du héros mort pour la patrie, très proche de celle que défendaient les jeunesses catholiques et socialistes, et qui n’a plus pour but d’émanciper la jeunesse, mais de lui fournir un modèle et un cadre. La crise générationnelle s’achève à marche forcée.

C’est donc tout l’acquis de cette thèse: contrairement à Walter Benjamin qui pensait que les nazis éduquait la jeunesse » pour la guerre « future, le mouvement hitlérien a surtout essayé, à un moment bien précis, d’éduquer » par la guerre « , au présent, pour récupérer le potentiel révolutionnaire du conflit de génération grâce à un mythe qui circulait beaucoup plus largement dans la société allemande, et était relativement dépolitisé: le mythe du soldat héroïque mort au combat. Weinrich démontre avec brio et rigueur cette thèse, y revenant à plusieurs reprises dans le livre, avec des formules heureuses. C’est cependant ici que l’ouvrage trouve peut-être une de ses limites: la structure du livre, restée très universitaire dans sa facture, est compliquée à comprendre, et dans les dernières parties – une étude de cas sur les jeunesses féminines ou sur le mythe de Langemarck 6 – l’argumentation peine à ne pas se répéter.

Cela n’empêche, Arndt Weinrich réalise la prouesse d’apporter une pierre essentielle à la compréhension de l’histoire sociale de la jeunesse entre 1914 et 1945 et à l’histoire culturelle de la mémoire de la guerre.

2 Stéphane Audoin-Rouzeau, Annette Becker, Enzo Traverso ainsi que des auteurs plus jeunes, comme Nicolas Beaupré ou Manon Pignot.

3 Entre autres, Richard Bessel, Walter Laqueur et surtout George Mosse.

4 Entre autres, Gerhard Hirschfeld, Gerd Krumeich, Bernd Weisbrod, Benjamin Ziemann, Klaus Latzel.

5 Voir BESSEL, Richard, Political violence and the rise of nazism. The Storm Troopers in Eastern Germany, 1925, 1934, Yale University Press, New Haven & London, 1984, page 152.

6 À noter, de très bons passages sur l’analyse du mythe de Langemarck, et la complexité de la mémoire de l’expérience de guerre, entre l’idéalisme aventurier du début de la guerre (Walter Flex, Langemarck), et la lente »verdunisation« de la guerre de matériel, plus proche des descriptions d’un Jünger, voir p. 213.

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Nicolas Patin
A. Weinrich, Der Weltkrieg als Erzieher (Nicolas Patin)
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Zeitgeschichte (1918-1945)
Deutschland / Mitteleuropa allgemein, Weltgeschichte
Bildungs-, Wissenschafts-, Schul- und Universitätsgeschichte, Militär- und Kriegsgeschichte
1920 - 1929, 1930 - 1939
4011882-4 4015482-8 4492266-8 4079163-4
1914-1918
Deutschland (4011882-4), Erziehung (4015482-8), Kriegsbegeisterung (4492266-8), Weltkrieg 1914-1918 (4079163-4)
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A. Weinrich, Der Weltkrieg als Erzieher (Nicolas Patin)
In: Francia-Recensio 2013/2 | 19./20. Jahrhundert - Histoire contemporaine
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Veröffentlicht am: 21.06.2013 16:30
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