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    C. Decker, Vom Höfling zum städtischen Handwerker (Viviane Rosen-Prest)

    Francia-Recensio 2014/1 Frühe Neuzeit – Revolution – Empire (1500–1815)

    Christian Decker, Vom Höfling zum städtischen Handwerker. Soziale Beziehungen hugenottischer Eliten und »gemeiner« Kolonisten in Preußen 1740–1813, Frankfurt a. M., Berlin, Bern u. a. (Peter Lang) 2012, 499 S. (PROMT. Trierer Studien zur Neueren und Neuesten Geschichte, 2), ISBN 978-3-631-63461-5, EUR 78,95.

    rezensiert von/compte rendu rédigé par

    Viviane Rosen-Prest, Paris

    L’ouvrage de Christian Decker (né en 1980) est la version publiée de sa thèse de doctorat soutenue en 2011 à l’université de Trèves (RFA), basée sur des recherches effectuées grâce au soutien d’un groupe d’excellence financé par le Land de Rhénanie-Palatinat, sur le thème » Gesellschaftliche Abhängigkeiten und soziale Netzwerke « ( » Dépendances sociétales et réseaux sociaux « ). Cet imposant travail sur les huguenots de Prusse est donc abordé d’emblée sous l’angle de l’étude des liens sociaux. Le cadre temporel s’étend de l’avènement de Frédéric II à la bataille de Leipzig. C’est là un choix intéressant car les historiens des huguenots ont longtemps eu tendance à privilégier l’étude des premières générations de réfugiés. En faisant démarrer son étude au milieu du XVIII e siècle, Christian Decker s’intéresse d’emblée à une colonie aux institutions stabilisées et aux membres en voie d’acculturation. Il couvre non seulement tout le règne de Frédéric le Grand, mais encore celui de son neveu Frédéric Guillaume II et la période de crises et de profondes mutations ayant marqué le début du règne de Frédéric Guillaume III.

    Le titre de l’ouvrage fait attendre une vaste fresque traversant toutes les couches sociales de la colonie. Or il n’en est rien; on est un peu interloqué par le choix du corpus, clairement énoncé dès la page 7: l’investigation concerne d’une part » le complexe du pouvoir politique, de l’éducation et de la culture « , d’autre part » l’administration d’une colonie citadine « , la colonie française de Magdebourg, sans que ce choix soit clairement justifié. S‘il faut saluer l’attention portée à la grande colonie manufacturière, la deuxième colonie de Prusse, rarement étudiée depuis le grand ouvrage d’Henri Tollin (1886–1894), le déséquilibre de la construction est flagrant: huguenots à la cour et dans l’administration prussienne (167 p.); huguenots dans le secteur scientifique et éducatif (149 p.), colonie de Magdebourg (37 p.). À part ce court chapitre et quelques données sur les maîtres d’école et les pensions, l’étude concerne, une fois de plus, essentiellement l’élite sociale, c’est-à-dire un nombre fort restreint de personnes.

    L’ouvrage de C. Decker repose sur trois concepts théoriques (p. 11 et suiv.): celui de réseau ( Netzwerk ), celui de clientélisme ( Patronage ), et celui d’inclusion/exclusion sociale. Il emprunte à Pierre Bourdieu le concept de » ressource sociale « et met au centre de sa recherche l’interrogation sur les modalités de l’ascension sociale, portant une attention particulière au phénomène de cumul des fonctions et des charges. Il faut saluer cette tendance actuellement perceptible à faire profiter les études historiques sur les migrations des avancées contemporaines des sciences sociales 1 .

    Un chapitre introductif retrace les débuts du refuge en Prusse, l’évolution de la colonie jusqu’à 1740 et son cadre institutionnel, en particulier les débuts du Collège français 2 , présentant un vaste état de la recherche. L’auteur fait en particulier le point sur la notion tant utilisée de » Ersatzbürgertum « ( » bourgeoisie de remplacement « , p. 34), et sur le rôle joué par les étrangers privilégiés, jouissant de la protection immédiate du roi, dans la construction progressive d’un État centralisé s’opposant à la noblesse et aux pouvoirs locaux ( Stände ) au cours du XVIII e siècle. Il évoque rapidement la phase d’acculturation et d’assimilation – ce dernier concept étant remis en cause aujourd’hui – et les conséquences induites pour l’élite de la colonie, de plus en plus détachée de l’influence de l’Église française. Il pose à la fin du chapitre la question de l’existence éventuelle d‘un » lobby huguenot « en Prusse.

    Le chapitre suivant, consacré aux huguenots à la cour (166 p.) est le plus copieux de l’ouvrage. La plupart des personnages cités sont bien connus et ont déjà fait l’objet de nombreuses études: Madame de Rocoulle, Du Han de Jandun, Étienne Jordan, Jean Deschamps, Madame de Camas, Henri-Auguste de la Motte-Fouqué … La définition retenue des » huguenots « est extensive, puisque la sélection comporte des Suisses venus en Prusse de fraîche date (de Catt) ou des huguenots par alliance (Madame de Camas). L’intérêt de ces pages réside surtout dans la synthèse du matériel existant, dans une étude globale de ces personnalités, de leur rapport au roi, de l’évolution de leur carrière avec les processus de nomination, de faveur et de défaveur. Si la colonie française de Berlin fonctionne plusieurs fois comme vivier de personnalités francophones, ainsi pour la nomination du dernier lecteur du roi, Charles Dantal, l’acquisition d’un véritable pouvoir à la cour de Frédéric semble moins due à la possession d’une charge ou à la constitution d’un réseau qu’à la proximité et à l’estime personnelle du roi ( » persönliche Nähe « , p. 120), comme c’est flagrant dans les cas de Charles Étienne Jordan et de Henri de Catt. La seconde partie du chapitre traite des huguenots ayant exercé des fonctions de gouvernement: le conseiller de Campagne, le grand chancelier de Jariges, le ministre de Dorville, le » fiscal général « d’Anières, personnalités déjà bien connues, mais, il est vrai, jamais systématiquement étudiées, et dont l’influence fut étroitement limitée – comme celle de leurs collègues de souche allemande – par l’autocratie du roi. Plus innovante est l‘étude d’un président provincial, Peter Colomb, originaire de Neustadt/Dosse, qui exerça ses fonctions dans un environnement totalement germanophone, celui de la province de Frise orientale. La fin du chapitre est consacrée à la période 1786–1806, sur laquelle il n’existe pas d’ouvrage de synthèse (Nicolas de Béguelin, Isaac de Forcade, Guillaume Lombard, Guillaume de Moulines, Frédéric Ancillon, Jean Louis Jordan, David Dubois). La francophilie ne se démentit pas sous Frédéric Guillaume II, même si les relations du roi avec des émigrés y eurent leur part. Mais à ce stade, les capacités individuelles jouaient un rôle plus important que le fait d‘être issu de la colonie.

    Le troisième chapitre est consacré au secteur scientifique, en particulier à la Kurfürstlich-Branden burgische Sozietät der Wissenschaften (à partir de 1812, l’ Académie royale des sciences de Prusse) , et à l’enseignement. Là encore le choix des personnes est sans surprise: Simon Pelloutier, Samuel Formey ne sont pas des inconnus. Il y a cependant des aperçus intéressants sur le fonctionnement de l’Académie, les jeux de pouvoir entre le secrétaire et le président, les querelles entre Wolffiens et Newtoniens, et les interventions royales incessantes, privant l’Académie de son autonomie. La place donnée au mathématicien Jean Henri Lambert étonne un peu. Né en Alsace en 1728, il ne vint à Berlin qu’en 1764 par l’entremise de Leonhard Euler et de Johann Georg Sulzer. S’il maîtrisait le français, le latin et l’allemand, c’est apparemment cette dernière langue qui avait sa préférence; s’il se rattacha à la colonie, il est difficile de le considérer comme un huguenot, de même que Jean Baptiste Bastide, linguiste venu de France en 1792; le Suisse Jean Bernard Merian est un huguenot par choix et par son alliance avec la famille Jordan. Ces frontières fluctuantes permettent cependant d’observer des solidarités entre francophones à l’Académie des sciences, lorsque la francophonie commence à être contestée après la mort de Frédéric II. Sur l’importance des huguenots dans l’Académie, l’auteur offre un bilan équilibré et nuancé qui remet en cause sur plusieurs points l’ouvrage classique de Adolf von Harnack. La partie consacrée à l’éducation étudie essentiellement le fonctionnement et l’évolution du Collège français, laissant de côté l’École de Charité, non mentionnée, mais consacrant quelques pages aux pensions et écoles françaises tolérées ( Winkelschulen ). Il établit un contraste frappant entre le Collège, institution prestigieuse, soumise au contrôle de son Conseil académique et axée sur l’enseignement des humanités et l’usage de la langue française, et les écoles, contrôlées de façon fort lâche par l’Église, et souvent tolérées seulement pour encourager le maintien d‘un enseignement en français, même de faible niveau.

    Le bref dernier chapitre (36 p.) est consacré aux » conditions d’acquisition de ressources sociales dans la colonie française de Magdebourg « . Après une description de l’évolution économique et sociale de la colonie depuis 1740, l’auteur examine quelques conflits impliquant des colons français. Il nuance l’idée répandue de conflits récurrents entre huguenots privilégiés et corporations allemandes, et avance que les choses se passèrent souvent de façon plus souple et moins conflictuelle. Quelques pages sont consacrées aux pauvres démunis de tout » capital social « , réduits à la mendicité ou à l’aide de l’Église, parmi lesquels certains, membres non réformés de la colonie, ne pouvaient faire valoir leur droit à assistance et se trouvaient ballottés d’une institution à l’autre. La diminution de la colonie, et de la francophonie de ses membres, est particulièrement frappante à Magdebourg au cours du XVIII e siècle.

    On doit reconnaître à l’auteur le mérite d’avoir livré pour la première fois une analyse aussi approfondie de la place et du rôle des huguenots à la cour, dans l’administration, à l’Académie et dans l’enseignement francophone. Au total, cet ouvrage touffu contient de nombreuses notations intéressantes et analyses perspicaces. Dans ses conclusions, C. Decker affirme l’importance stratégique du cumul des charges, mais aussi l’absence d’un lobby huguenot en Prusse. Car si leur francophonie représentait un atout certain, les huguenots jouissaient de tous les droits de citoyens prussiens et n’eurent pas à se manifester en tant que groupe, à l’Académie par exemple, d’autant moins qu’il n’y avait pas d’identité huguenote homogène, les clivages entre wolffiens et newtoniens, par exemple, existant parmi eux comme chez leurs collègues. Leur position au sein de l’État pris dans sa globalité, resta, selon l’auteur, numériquement sans grand changement jusqu’à la fin de la période étudiée. La thèse s’achève sur un plaidoyer, auquel on ne peut que souscrire, pour inciter à la prudence dans les comparaisons entre migrations de l’époque moderne et migrations contemporaines, les mécanismes de l’absolutisme entraînant des jeux de pouvoir, des attitudes individuelles et collectives nécessairement très différentes de celles ayant cours dans nos démocraties actuelles.

    On regrettera l’absence de tout index, fort gênante – mais hélas trop fréquente dans bien des ouvrages universitaires allemands – et de nombreuses négligences de langue (orthographe, formulations confuses, fautes de lecture des textes français, ainsi » je serai « pour » je ferai « p. 78, » Quincillairie « pour » quincaillerie « p. 83, » gressier « pour » greffier « p. 385). Plus fondamentalement, l’usage fait du concept d’ » ethnie « , en particulier dans la conclusion, à propos des huguenots de Prusse pose problème, car, dès la troisième génération, les mariages mixtes sont nombreux, la persistance de l’endogamie ne concernant qu’une élite très réduite et n’étant d’ailleurs pas une règle absolue, comme de nombreux exemples l’indiquent dans l’ouvrage même; le corpus choisi comporte d‘ailleurs plusieurs personnes non issues du refuge, assimilées à des huguenots seulement par leur francophonie, leur religion réformée, leur appartenance civile à la colonie et éventuellement par leur mariage. Contestable est aussi l’opposition faite à plusieurs reprises entre » francophones « et germanophones. Même dans l’élite, dès la troisième génération, les huguenots sont bilingues. Nombreux sont ceux qui publient en allemand (A. Burja, P. Erman); le français est la langue de l’intimité et de l’amitié, et non la seule langue vraiment maitrisée. On peut donc regretter l’expression de » relations multiplexes trans-ethniques avec des Prussiens germanophones « ( » multiplexe trans-ethnische Beziehungen zu deutschsprachigen Preußen « , p. 428), bien réductrice.

    Il n’en demeure pas moins que l’ouvrage est à recommander à tous ceux qu’intéresse le fonctionnement de la société prussienne, de son mode de gouvernement et de son Académie au XVIII e et au début du XIX e siècle, l’analyse de la place qu’y occupent les huguenots fonctionnant comme un révélateur de réalités plus générales.

    1 Par ex.: Sonja Haug, Soziales Kapital als Ressource im Kontext von Migration und Integration. Bundesamt für Migration und Flüchtlinge. Nürnberg, Sektion Soziale Ungleichheit und Sozialstrukturanalyse der DGS, Tagung Soziale Netzwerke und Sozialkapital,10.–11.10.2005, ZIF Bielefeld ; cf. l’étude de linguistique historique comparative de Manuela Böhm, Sprachenwechsel. Akkulturation und Mehrsprachichkeit der Brandenburger Hugenotten vom 17. bis 19. Jahrhundert, Berlin, New York, NY 2010 (Studia linguistica germanica, 101).

    2 On regrette l’absence de référence à Fiammetta Palladini, Les dix premières années du Collège français de Berlin (1689–1698): rapports avec le Consistoire, organisation, plan d’études, in: Geraldine Sheridan, Viviane Prest (éd.), Les huguenots éducateurs en Europe à l’époque moderne, Paris 2011, p. 319–345.

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    PSJ Metadata
    Viviane Rosen-Prest
    C. Decker, Vom Höfling zum städtischen Handwerker (Viviane Rosen-Prest)
    urn:nbn:de:bvb:12-per-0000001249
    CC-BY-NC-ND 3.0
    Frühe Neuzeit (1500-1789)
    Deutschland / Mitteleuropa allgemein
    Sozial- und Kulturgeschichte
    18. Jh.
    4047194-9 4014457-4 4025453-7 4026112-8 4323377-6 4055762-5 4112462-5
    1740-1813
    Preußen (4047194-9), Elite (4014457-4), Hof (4025453-7), Hugenotten (4026112-8), Klientelismus (4323377-6), Soziales Netzwerk (4055762-5), Ämterpatronage (4112462-5)
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    C. Decker, Vom Höfling zum städtischen Handwerker (Viviane Rosen-Prest)
    In: Francia-Recensio 2014/1 | Frühe Neuzeit - Revolution - Empire (1500-1815) | ISSN: 2425-3510
    URL: https://prae.perspectivia.net/publikationen/francia/francia-recensio/2014-1/FN/decker-rosen_prest
    Veröffentlicht am: 20.03.2014 14:55
    Zugriff vom: 16.10.2019 19:48