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W. Pyta, Hitler (Nicolas Patin)

Francia-Recensio 2016/1 19.‒21. Jahrhundert ‒ Époque contemporaine

Wolfram Pyta, Hitler. Der Künstler als Politiker und Feldherr. Eine Herrschaftsanalyse, München (Siedler Verlag) 2015, 846 S., ISBN 978-3-8275-0058-8, EUR 39,99.

rezensiert von/compte rendu rédigé par

Nicolas Patin, Bordeaux

La monumentale biographie de Hitler par Ian Kershaw1avait laissé, à sa suite, un certain vide; il semblait impossible de dépasser l’œuvre de 2000 pages. Ceux qui ont tenté de renouveler l’approche – à l’instar de Laurence Rees – n’ont pas réellement dépassé les paradigmes établis par Kershaw dans les années 1990: ceux de l’analyse du charisme hitlérien, fondé sur la notion weberienne.

Le temps semble être venu, avec dix années de publications essentielles sur des éléments sectorielles de la vie de Hitler, de retenter l’aventure – la gageure – d’une synthèse. En effet, les travaux de Thomas Weber sur la Grande Guerre de Hitler2ou ceux d’Othmar Plöckinger sur les années 1918–1920 et sur »Mein Kampf«3, qui ont révisé des points importants du parcours du dictateur, invitent à repenser la nature même de la domination hitlérienne; à moins que, dans le sillage de la parution de »Mein Kampf«, tombé dans le domaine public en 2016, ne se fasse ressentir le besoin d’une nouvelle biographie? Des historiens, et pas des moindres, s’y sont essayés: Volker Ullrich en 20134; Wolfram Pyta en avril 2015; Peter Longerich, en novembre 20155. On peut noter que sur un sujet qu’avaient longtemps dominé les historiens anglo-saxons (Alan Bullock et Kershaw en premier lieu, même si Joachim Fest6avait posé des jalons importants), ce sont des historiens allemands qui affrontent désormais le sujet. Celui qui semble le faire avec le plus de sérieux, et avec une réelle volonté de renouveler l’approche est Wolfram Pyta, dans son livre de 850 pages: »Hitler. L’artiste comme homme politique et chef d’armée«. L’historien, déjà reconnu pour ces travaux sur l’histoire culturelle du politique, florissante outre-Rhin, estime que s’il existe des milliers de livres sur Hitler, tout est très loin d’avoir été dit (»Frankfurter Allgemeine Zeitung«, 29 janvier 2016). La nouveauté repose moins sur les sources de l’enquête en tant que telle, que sur la question fondamentale qui leur est posée. Pyta évite de tomber dans une biographie fleuve, qui aurait pour ambition de lister, années après années, tous les détails possibles de la vie du Führer. Pourquoi le faire, quand Kershaw a démontré, dans cet exercice, une dextérité particulière?

Le point de départ est simple, mais efficace: partir de l’idée de Walter Benjamin sur »l’esthétisation du politique«(p. 8), pour montrer qu’il est stérile d’opposer le Hitler des années viennoises, avant la guerre, le marginal qui se voulait artiste, »apolitique«; et le Hitler chef de parti, puis dictateur omnipotent de l’Allemagne. En réalité, la conception du monde fondamentalement esthétique de Hitler a été l’une des bases de sa domination politique. Et Pyta appelle donc à ce que des éléments considérés comme accessoires dans la biographie de Hitler deviennent centraux. Le postulat est clair: d’une part, »il est impossible de penser Hitler homme politique sans penser Hitler artiste«(p. 16); d’autre part, si on transfert l’idée de »génie artistique« dans le domaine du militaire, on peut penser une nouvelle manière de mener la guerre. Le terme n’est évidemment pas connoté positivement (p. 24): il sert surtout à comprendre la manière dont Hitler se percevait lui-même, comme fondamentalement seul, inventeur de stratégie qu’il défendait contre l’avis des experts militaires (p. 401).

La première partie du livre (200 pages) se concentre sur la lente fusion des catégories esthétiques et politiques chez Hitler. Le livre invite ici à impérativement abandonner une idée pourtant très répandue: celle de Hitler comme un peintre raté. Que le jeune homme ait échoué à ses concours est une chose, et qu’il ait ensuite peint pour subvenir à ses besoins, une autre; mais la passion de Hitler était moins la peinture en tant que telle, que l’architecture, appliquée au monde du théâtre et de l’opéra. Autour de chapitres thématiques bien écrits, Pyta analyse le rapport de Hitler à Wagner, sa compréhension des dispositifs scéniques et de l’effet des représentations sur les foules. Opérer ce changement de perspective, c’est parvenir à lier ce qui était délié. Hitler comme peintre, Hitler comme homme politique, le rapport peut paraître lointain. Mais quand on sait que, même à la prison du Landsberg, au moment où il écrivait »Mein Kampf«, Hitler continuait de dessiner des structures, des plans d’architecture, on comprend mieux comment celui-ci avait ainsi une solide base pour réfléchir à une communication politique moderne.

Mais cette fusion de l’esthétique avec la politique (p. 176) ne s’arrêtait pas à des compétences techniques: en effet, elle agissait à deux autres niveaux. Le premier, c’était la place de l’oralité chez Hitler. Dans un monde politique où l’écrit dominait encore largement, et où les discours étaient souvent lus, Hitler découvre chez lui une capacité à subjuguer son auditoire – l’un des fondements de son charisme politique. Les années qu’il a passées à assister à des représentations l’aident grandement à comprendre l’effet de l’oral sur les foules. Mais, et c’est l’un des apports fondamentaux du livre de Pyta, l’écrit n’est pas en total contradiction avec cette prédominance de l’oralité: même si Hitler précise dans son livre »Mein Kampf« que l’écrit n’est rien, et que la »grande réunion publique«est tout, ce livre lui permet de s’affirmer comme un »génie«polyvalent, capable de produire une »conception du monde« totale (p. 238).

Dans cette première partie, Pyta prend acte de toutes les récentes découvertes sur le parcours de Hitler, et les ré-ordonnances avec brio grâce à la cohérence de son appareillage conceptuel. Ainsi, lorsqu’il traite de l’antisémitisme, il montre bien que si Hitler avait, à Vienne, baigner dans un antisémitisme très répandu, il n’en fait un point central de sa pensée que très tardivement – comme l’a montré Othmar Plöckinger – en 1919 (p. 110). De ce point de vue, on sent une des limites de l’ouvrage: si l’idée d’esthétique permet de rendre compte de toute une partie de l’antisémitisme et de la vision du monde hitlérienne – notamment la lutte entre une culture fondamentalement »nomade«, celle les juifs, et celle d’un peuple fondamentalement »constructeur«, les Aryens, elle laisse de côté une autre grande source de la pensée hitlérienne: le darwinisme social, la »biologisation«du politique.

La deuxième partie du livre (400 pages) traite du parcours militaire de Hitler, de sa transformation progressive en chef d’armée. Là encore, une partie de sa légitimité repose sur le fait qu’il est quelqu’un de »visuel«(Augenmensch), et qu’il peut ainsi asseoir ses stratégies sur cet avantage. Ici, Pyta n’hésite pas à pousser le raisonnement, montrant que la cartographie militaire favorise moins les esprits géométriques que les grands architectes (p. 285, 346 …). La mémoire très solide de Hitler lui permettait de tenir tête, sur des détails techniques, à des généraux expérimentés; plus largement, son mépris des règles convenues lui permettait toutes les audaces, même les plus insensées, sans qu’elles soient toujours couronnées de succès – l’attaque de la Pologne en 1939 est, sur le plan diplomatique, un gros échec. Mais la victoire de 1940, que Hitler s’approprie entièrement, termine de convaincre son état-major qu’il est bien le génie qu’il proclame être (p. 303). Il a ainsi élevé au plus haut »l’art«de la guerre, se fondant notamment sur les cartes comme moyen de domination.

À l’Est aussi, et à une toute autre échelle, sa perception de l’espace est fondamentale: Hitler regarde vers l’Ukraine agricole, plutôt que vers Moscou et Saint-Petersbourg. Mais les défaites s’accumulent alors, et il faut toute la rigidité de la notion de »génie militaire« pour que Hitler maintienne des offensives de plus en plus aventureuses. Peu importe, la comparaison avec Napoléon, évidente jusque dans les échecs, lui permet de ne pas abandonner sa vision du monde esthétique. Une fois les Russes passés à la contre-offensive, il peut, une fois de plus, utiliser ses connaissances en architecture pour devenir le concepteur d’une Europe forteresse. Le génie, finalement, chute. Et celui qui lui a servi de modèle, Frédéric le Grand, ne lui est plus d’aucun secours au moment de la défaite totale dans lequel il emmène le peuple allemand.

Cette deuxième partie, si elle démontre une très bonne connaissance des sources de l’histoire militaire, est plus longue, et applique peut-être un peu trop systématiquement les concepts qui permettent à l’auteur de parler d’une fusion entre esthétique et commandement militaire. Dans l’ensemble, cependant, l’ouvrage propose des pistes de recherches très ambitieuses; il y a fort à parier qu’il va renouveler une lecture qui s’était peut-être complue dans la notion de charisme. Dans le même temps, le concept de »génie artistique«, politique et militaire perd peut-être un peu de l’épaisseur interactionniste du concept de charisme. Il pose la question de la co-construction du mythe du génie, mais, dans l’ouvrage de Pyta, en analysant des cercles beaucoup plus restreints que ne le faisait Kershaw dans sa biographie. Ce faisant, il replace aussi Hitler au centre de la décision politique, peut-être de manière hypertrophiée, ce qui est le risque de toute biographie. Il reste donc à appliquer la démarche interdisciplinaire de Wolfram Pyta à des sujets plus structuraux, pour en tirer tous les enseignements.

1 Ian Kershaw, Hitler 1889–1936, Paris 1999, Id., Hitler 1936–1945, Paris 2000.

2 Thomas Weber, Hitler’s First War. Adolf Hitler, the Men of the List Regiment, and the First World War, Oxford 2011 http://www.perspectivia.net/publikationen/francia/francia-recensio/2012-2/ZG/weber_hoebelt .

3 Othmar Plöckinger, Unter Soldaten und Agitatoren. Hitlers prägende Jahre im deutschen Militär 1918–1920, Paderborn, München, Wien, Zürich 2013 http://www.perspectivia.net/publikationen/francia/francia-recensio/2015-1/ZG/ploeckinger_patin; Id., Geschichte eines Buches: Adolf Hitlers »Mein Kampf« 1922–1945, Munich 2006 http://www.perspectivia.net/content/publikationen/francia/francia-recensio/2009-1/ZG/Ploeckinger_Reytier

4 Volker Ulrich, Adolf Hitler. Biographie, Bd. 1: Die Jahre des Aufstiegs 1889–1939, Francfort/Main 2013.

5 Peter Longerich, Hitler. Biographie, Berlin 2015.

6 Joachim C. Fest, Hitler. Eine Biographie, Berlin 1973.

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Nicolas Patin
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Hitler
Der Künstler als Politiker und Feldherr. Eine Herrschaftsanalyse
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Zeitgeschichte (1918-1945)
Deutschland / Mitteleuropa allgemein
Politikgeschichte
1930 - 1939, 1940 - 1949
1889-1945
Hitler, Adolf (118551655), Biografie (4006804-3)
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W. Pyta, Hitler (Nicolas Patin)
In: Francia-Recensio 2016/1 | 19.-21. Jahrhundert - Époque contemporaine | ISSN: 2425-3510
URL: https://prae.perspectivia.net/publikationen/francia/francia-recensio/2016-1/zg/pyta_patin
Veröffentlicht am: 12.04.2016 13:00
Zugriff vom: 22.01.2020 18:39
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