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M. Schöning (Hg.), Ernst-Jünger-Handbuch (Gilbert Merlio)

Francia-Recensio 2016/1 19.‒21. Jahrhundert ‒ Époque contemporaine

Matthias Schöning (Hg.), Ernst-Jünger-Handbuch. Leben – Werk – Wirkung, Stuttgart, Weimar (J. B. Metzler) 2014, VIII-439 S., ISBN 978-3-476-02479-4, EUR 69,95.

rezensiert von/compte rendu rédigé par

Gilbert Merlio, Paris

Ce »dictionnaire« (difficile de traduire autrement le terme de »Handbuch«) est la preuve que Ernst Jünger n’est pas, comme on l’a dit longtemps, un écrivain français de langue allemande, c’est-à-dire un écrivain beaucoup plus apprécié et lu en France qu’en Allemagne. La vérité est qu’en Allemagne même, Jünger a pris place parmi les auteurs reconnus du XXe siècle dont sa très longue vie (1895–1998!) lui a permis de traverser toutes les tempêtes1.

Ce dictionnaire dont les différentes rubriques ont été rédigées pour l’essentiel par des spécialistes allemands (les exceptions comme Danièle Beltran-Vidal ne faisant que confirmer une règle que l’on peut regretter) rend bien compte de la complexité et de l’homme et de l’œuvre. L’homme: soldat valeureux mais en même temps et déjà grand lecteur, auteur, publiciste politique, »nationaliste révolutionnaire« (plutôt de plume que d’action!) sous Weimar, mais aussi et déjà observateur à la fois passionné et détaché du monde, s’efforçant d’aller au-delà des réalités visibles vers la surréalité qui les »informe«, entomologiste, voyageur nésophile goûtant les beautés de paysages exotiques, collectionneur d’expériences les plus diverses y compris celles des drogues, jouisseur et discipliné, conformiste et rebelle, conjuguant le sérieux du métaphysicien et la désinvolture du dandy, opposé au nazisme mais pas vraiment résistant, plus ou moins converti au christianisme, se retirant dans une sorte de citadelle de l’esprit et cultivant, après la seconde mondiale, sa figure de sage »goethéen« et de grand Européen, toujours réservé à l’égard de la démocratie et pourtant officiellement célébré en République fédérale alors que la plus grande partie de la critique peine à lui pardonner un passé marqué par son esthétisation de la guerre et un protofascisme dont Jünger lui-même trouvait indigne de s’excuser publiquement etc. etc.

Cet homme aux facettes multiples, ce dictionnaire le présente, bien sûr, à travers son œuvre. Il procède chronologiquement, montrant d’abord comment l’expérience de la guerre a fait de lui un auteur, puis consacrant une rubrique à chacune des publications qui se sont succédées depuis les livres de guerre jusqu’aux cinq volumes de »Siebzig verweht« (traduit en français par »Soixante-dix s’efface: journal«), ces journaux que Jünger a rédigés et publiés chez son éditeur attitré Klett-Cotta pratiquement jusqu’à la veille de sa mort, c’est-à-dire au bout de quatre-vingts années d’activité littéraire. Chaque rubrique est accompagnée d’une bibliographie idoine. Rien n’échappe à l’inventaire, ni les discours de remerciement prononcés par Jünger lors de la remise des prix qu’il a reçus, ni la façon dont ont été conçues les éditions complètes de ses œuvres, ni les publications posthumes et notamment ses correspondances avec d’autres intellectuels tels que Carl Schmitt ou Gerhard Nebel, ni même le fonds Jünger déposé aux Archives littéraires allemandes de Marbach.

Une précieuse quatrième section concerne d’abord les concepts principaux autour desquels s’articule l’œuvre jüngérienne. Je suis ici tenté de les citer tous tant en effet leur analyse est importante pour sa compréhension: statut d’auteur (Autorschaft), désinvolture, entomologie, forme (Gestalt), combat/guerre, lecture, nature/histoire, ivresse, voyages, langue, technique, rêve/vision. Sont aussi examinées dans cette section les relations privilégiées de Jünger avec un certain nombre de personnalités à commencer par son inséparable frère Friedrich Georg, mais aussi Hugo Fischer, Ernst Niekisch, Matin Heidegger, Alfred Kubin…

Une cinquième section aborde le problème de la réception de l’œuvre et les perspectives de recherche la concernant, une brève sixième partie contenant pour finir toutes les données bio-bibliographiques nécessaires à son exploration. En somme: un vade-mecum très complet utile à l’amateur qui veut entrer un peu plus profondément dans l’œuvre et au spécialiste qui recherche la confrontation avec d’autres points de vue.

La très longue œuvre de Jünger pose la question des continuités et des ruptures que l’on peut y déceler. L’auteur fait lui-même la distinction entre son Ancien et son Nouveau Testament, son idéologie nationaliste de l’époque weimarienne et une sorte d’humanisme aristocratique auquel il s’est converti après l’avènement du national-socialisme. Pendant des décennies, en République Fédérale et ailleurs, l’ombre de sa période »maurétanienne« (les Maurétaniens étant pour Jünger des »techniciens de la puissance«) a poursuivi Jünger. Malgré des changements notables dans la forme même de son écriture (avec l’apparition par exemple de la fiction narrative dans »Les jeux africains« de 1936, puis »Les Falaises de marbre« de 1939) le soupçon subsistait: s’était-il seulement adapté à un nouveau lectorat ou avait-il vraiment changé? D’autant que l’auteur lui-même n’avait de cesse de retoucher ses anciens textes afin, disait-il, d’en éliminer les aspects accidentels (essentiellement les aspects qui les rattachaient à l’Ancien Testament!) et de montrer l’unité de sa quête.

Sans esquiver cette problématique, ce dictionnaire la dépasse et rend justice par sa scientificité à une œuvre qui tant par sa qualité testimoniale que par sa qualité littéraire a fait rentrer Jünger dans le panthéon du »classicisme moderne« allemand. Les auteurs des différentes rubriques ont pris soin dans leur analyse particulière de souligner les liens à l’ensemble de l’œuvre. L’unité ou la cohérence en sont ainsi évidentes, tant par la constance des thèmes qui la parcourent (cf. la liste ci-dessus) que par une attitude autoriale »platonicienne« faite à la fois d’engagement et de retrait. Engagement sinon dans une politique, du moins dans une critique du temps, un temps qui à l’évidence ne convient pas à Jünger; mais aussi retrait dans la mesure où ce temps est en fin de compte jugé de façon métahistorique, à partir de grandes visions telluriques ou cosmologiques, par un auteur par ailleurs également soucieux (c’est une seconde forme de retrait) de sculpter »égotistement« son personnage d’expérimentateur, d’observateur ou de visionnaire accédant à l’envers ou à l’au-delà des choses.

1 Je fais ici allusion à la biographie publiée il y a un an par Julien Hervier, Ernst Jünger. Dans les tempêtes du siècle, Paris 2014.

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PSJ Metadata
Gilbert Merlio
DeuDeutsches Historisches Institut Paristsches Historisches Institut Paris
Ernst-Jünger-Handbuch
Leben – Werk – Wirkung
fr
CC-BY-NC-ND 4.0
Neuere Zeitgeschichte (1945-heute)
Deutschland / Mitteleuropa allgemein
Geschichte allgemein
20. Jh.
1895-1998
Jünger, Ernst (118558587)
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M. Schöning (Hg.), Ernst-Jünger-Handbuch (Gilbert Merlio)
In: Francia-Recensio 2016/1 | 19.-21. Jahrhundert - Époque contemporaine | ISSN: 2425-3510
URL: https://prae.perspectivia.net/publikationen/francia/francia-recensio/2016-1/zg/schoening_merliot
Veröffentlicht am: 12.04.2016 13:00
Zugriff vom: 07.08.2020 14:15
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