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    J. Solchany, Wilhelm Röpke, l’autre Hayek (Christian Roques)

    Francia-Recensio 2016/2 19.‒21. Jahrhundert ‒ Époque contemporaine

    Jean Solchany, Wilhelm Röpke, l’autre Hayek. Aux origines du néolibéralisme, Paris (Publications de la Sorbonne) 2015, 572 p. (Internationale, 91), ISBN 978-2-85944-893-6, EUR 45,00.

    rezensiert von/compte rendu rédigé par

    Christian E. Roques, Reims

    Dans un monde universitaire où la publication frénétique d’articles prime de plus ce n’est pas sans une certaine nostalgie que l’on ouvre le livre de Jean Solchany. Tiré de son travail d’habilitation, il s’agit là d’un ouvrage de 572 pages denses, documentées, aux démonstrations complexes, mais qu’un indéniable talent d’écriture rend passionnantes à lire. Solchany n’est évidemment pas un inconnu: depuis vingt ans, il est un des éminents historiens de l’Allemagne contemporaine. Ses travaux ont porté, entre autres choses, sur les interprétations du nazisme dans l’immédiat après-guerre, sur l’histoire des intellectuels allemands et sur la particularité (réelle ou supposée) de l’Allemagne au XXe siècle.

    Eu égard au caractère daté de la bibliographie française sur l'ordolibéralisme et sur le néolibéralisme en Allemagne et sur l’ordolibéralisme – qui reste dominée jusqu’à aujourd’hui par la thèse de François Bilger et l’étude de Jean-François Poncet, publiées respectivement en 1964 et 1970 – on ne peut que se féliciter du travail entrepris ici en historien par Solchany, d’autant plus que les publications contemporaines sur le néolibéralisme s’illustrent généralement par un engagement marqué, ce qu’il montre avec justesse dans son introduction. Refusant la fatalité d’un tel engagement, Solchany présente son travail comme une»historicisation du néolibéralisme« en entreprenant »une contribution à l’histoire de ce que l’on pourrait appeler le premier néolibéralisme, des années 1930 aux années 1960« sous la forme d’une biographie intellectuelle de Wilhelm Röpke, l’un des principaux protagonistes du néolibéralisme allemand.

    Se défiant de»l’illusion biographique« traditionnelle, trop centrée sur les écrits et sur l’intimité de l’auteur à étudier, Solchany adopte une démarche se fondant sur le double parti pris de »refuser l’approche chronologique« et de »privilégier la contextualisation«, i. e.»identifier les ressorts sociaux, culturels et idéologiques« de la carrière de Röpke. Dès lors, Solchany assume explicitement de ne pas »mener une enquête biographique stricto sensu«, mais d’écrire plutôt l’histoire du devenir de Röpke comme l’histoire de la construction d’une suite de légitimités:»celle de l’économiste tôt reconnu«,»celle de l’intellectuel médiatique«,»enfin, celle de l’intellectuel engagé, grande figure du néolibéralisme«. Dès lors, le livre retrace la vie de Röpke, en partant de l’exil suisse, qui le voit devenir un intellectuel connu du grand public et influent auprès des autorités suisses (mais aussi internationales), puis l’étude revient sur la période weimarienne, années de formation du jeune Röpke où se nouent déjà nombre des amitiés (avec Alexander Rüstow, avec Walter Eucken) qui vont le suivre tout au long de sa vie.

    Ce n’est qu’après cet aller-retour chronologique qu’arrive, dans une longue troisième partie, l’étude de l’activité frénétique du militant néolibéral de l’après-guerre. Enfin, une quatrième partie, intitulée »mais qui était donc Wilhelm Röpke?«, entreprend de se pencher plus avant sur une des thèses centrales de Solchany, à savoir que »son œuvre est autant, voire davantage une réflexion antimoderne empreinte de pessimisme culturel que la dénonciation de l’étatisme et du collectivisme et la promotion de la libre concurrence«. Le néolibéralisme de Röpke serait aussi, voire surtout, un conservatisme radical.

    On ne saurait assez souligner la qualité du travail. Jean Solchany nous offre là un livre qui est appelé à devenir une référence, aussi bien sur l’histoire allemande au XXe siècle que sur la naissance du néolibéralisme (pas seulement allemand). De plus, il a écrit des pages lumineuses qu’il faut faire lire à tout étudiant qui veut voir un historien au travail. Notamment le chapitre 7, consacré à l’évolution de l’école ordolibérale après 1933, est un cas d’école d’un tableau à la fois complexe, profond et nuancé de la vie intellectuelle sous le national-socialisme. Plus généralement, Solchany nous offre un panorama passionnant de l’histoire européenne au XXe siècle, ce qu’il réussit d’autant mieux qu’il maîtrise l’art consommé de clarifier des enchevêtrements intellectuels et historiques complexes, d’en faire ressortir les principaux axes, sans jamais les simplifier de manière indue. Sa présentation de l’évolution de la théorie économique allemande entre le début du XXe siècle et la fin de la république de Weimar, marquée par la lutte entre les derniers défenseurs de l’historisme et la contestation des»ricardiens«fait partie du meilleur qui ait été écrit en français sur le sujet. De même, la première partie (consacrée à l’arrivée de Röpke en Suisse et à son accession à la célébrité) apporte une démonstration convaincante de la démarche contextualisante de Solchany: sur fond d’un portrait complet et nuancé du monde politique suisse pendant la Seconde Guerre mondiale, le succès de la »Gesellschaftskrisis der Gegenwart«de Röpke,en 1942 s’explique comme une évidence, car apportant une réponse à la désorientation du libéralisme suisse durant ces années.

    Enfin, la force d'un livre tient aussi à ce qu’il suscite le débat et la critique scientifique. Ainsi, l’on peut se demander si une démarche contextualisante appliquée de manière aussi conséquente qu’ici ne touche pas nécessairement à sa limite. Dans cette biographie intellectuelle, son objet y apparaît, au bout du compte, étrangement absent, effacé. Après la lecture du livre, et malgré sa dernière partie, il n’est pas sûr que le lecteur sache véritablement qui était Wilhelm Röpke. La nature très angoissée de l’homme, son penchant à la fois colérique et dépressif n’est qu’effleuré par Solchany. Cet »effacement«de Röpke interroge d’autant plus que son biographe a eu accès non seulement aux textes et à la correspondance de Röpke, mais aussi à ses cahiers personnels. Il tient, en partie, au choix de Solchany de ne citer son auteur que par mots ou par tournures, mais plus rarement en phrases entières et quasiment jamais en paragraphes.

    Dans cette logique, il est significatif que l’auteur choisisse d’ajouter une ultime partie censée montrer qui est »véritablement«Röpke, mais qui, de ce fait, tend à résumer sa pensée de manière diachronique et à la traiter comme un bloc, comme s’il n’y avait eu aucune évolution entre 1925 et 1960.

    Enfin, on ne peut que s’interroger sur le choix du titre qui accorde une place centrale à Hayek, alors que la question du rapport entre Hayek et Röpke apparaît à la lecture du livre relativement marginale. Et dans cette lignée, l’idée de l’unicité fondamentale du»néolibéralisme«, qui malgré toutes les précautions prises, semble être un postulat fondamental de Solchany n’est pas sans poser problème: l’on ne peut que saluer le choix d’une approche»transnationale«pour étudier le néolibéralisme, mais la question d’une différence profonde entre néolibéralisme anglo-saxon et ordolibéralisme allemand, donc la question de savoir si l’»affaire Hunold« met en évidence une scission fondamentale au sein de la Société du Mont-Pèlerin (qu’annonçait déjà la prise de distance de Walter Eucken) mériterait de ne pas être évacuée aussi rapidement que ne le fait Solchany à la fin du chapitre 8.

    Pour autant, Jean Solchany nous offre là un livre à lire et à faire lire.

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    PSJ Metadata
    Christian E. Roques
    Wilhelm Röpke, l’autre Hayek
    Aux origines du néolibéralisme
    fr
    CC-BY-NC-ND 4.0
    Zeitgeschichte (1918-1945), Neuere Zeitgeschichte (1945-heute)
    Deutschland / Mitteleuropa allgemein
    Ideen- und Geistesgeschichte, Wirtschaftsgeschichte
    20. Jh.
    Röpke, Wilhelm (118601989), Neoliberalismus (4171438-6), Antikommunismus (4002291-2), Wiener Schule Wirtschaftswissenschaften (4140691-6), Wirtschaftsphilosophie (4066489-2)
    PDF document solchany_roques.doc.pdf — PDF document, 347 KB
    J. Solchany, Wilhelm Röpke, l’autre Hayek (Christian Roques)
    In: Francia-Recensio 2016/2 | 19.–21. Jahrhundert – Époque contemporaine | ISSN: 2425-3510
    URL: https://prae.perspectivia.net/publikationen/francia/francia-recensio/2016-2/zg/solchany_roques
    Veröffentlicht am: 07.06.2016 16:31
    Zugriff vom: 20.09.2020 02:25
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