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K. Ulmer, VEB Luchterhand? (Anne-Marie Corbin)

Francia-Recensio 2017/1 19.‒21. Jahrhundert ‒ Époque contemporaine

Konstantin Ulmer, VEB Luchterhand? Ein Verlag im deutsch-deutschen literarischen Leben, Berlin (Ch. Links) 2016, 488 S. (Forschungen zur DDR-Gesellschaft), ISBN 978-3-86153-930-8, EUR 50,00.

rezensiert von/compte rendu rédigé par

Anne-Marie Corbin, Paris

Fondée en 1924 à Berlin, la maison Luchterhand fut d’abord spécialisée dans la publication d’écrits juridiques. À l’époque nazie, elle acquit à bas prix l’imprimerie de Heinrich Scholz, persécuté par les nazis à cause de sa compagne juive. En 1945, Scholz obtint, cependant, un dédommagement conséquent. Après la Seconde Guerre mondiale, Luchterhand se transféra à Neuwied, avec un programme littéraire à partir de 1954 et une reprise en main par Heinz, le fils de Hermann Luchterhand, qui inaugura en 1970 l’édition de poche littéraire, juste au moment de la politique à l’Est de Willy Brandt. Après l’unification allemande, les années 1990 furent difficiles avec une baisse de moitié des bénéfices: changement de propriétaire, déménagements, désorganisation avec le départ de lecteurs (en particulier, Ingrid Krüger), puis de plusieurs auteurs (Brigitte Buchmeister, Barbara Honigmann, Bernd Wagner [1990] et surtout Christoph Hein [1991] et Günter Grass [1992]). Le coup de grâce fut porté en 1994 quand l’avocat Dietrich von Boetticher reprit Luchterhand et ses quatre millions de dettes pour un D-Mark symbolique.

Dans le présent ouvrage, Konstantin Ulmer s’intéresse au programme littéraire de Luchterhand à partir de 1954. Pour son étude novatrice, les archives de la maison d’édition sont loin de constituer les seuls documents de référence. Il existe des interviews où certains auteurs, comme Christa Wolf, évoquent leurs rapports avec leur éditeur. Les témoignages de collaborateurs, des lecteurs, des dirigeants de la maison ouvrent des perspectives multiples sur la mémoire, ses oublis volontaires ou non, la subjectivité des différents acteurs, leurs dénis et leurs mensonges. Ulmer sait fort bien utiliser ces matériaux pour mettre en évidence les aléas du passé, l’évolution du programme éditorial, les tensions internes, les objectifs poursuivis au cours de plusieurs décennies. On suit la réception des œuvres publiées grâce aux rubriques littéraires de quotidiens et de revues, des sources à part entière tout comme des émissions télévisées, par exemple celles du »pape de la critique littéraire«Marcel Reich-Ranicki.

Luchterhand ne se contentant pas de publier des auteurs de l’Ouest, mais étendant son programme à l’Est, et surtout à la RDA, Ulmer jette une lumière nouvelle à la fois sur le fonctionnement de la censure de la RDA et sur les auteurs qui ont obtenu le droit de publier à l’Ouest. Pour ce faire, il était alors indispensable de contacter en particulier Kurt Hager, membre du Bureau politique, qui pouvait influencer dans un sens favorable le rapport du »bureau d’autorisation des publications«. L’intérêt de la RDA: accorder des licences à l’Ouest permettait de faire rentrer des devises en RDA. Ulmer a dû également s’immerger dans les archives de la Stasi pour en apprendre davantage sur les dessous des transactions et sur la surveillance des auteurs et de leurs commanditaires occidentaux. Tout un pan de la guerre froide se révèle à nos yeux.

C’est une gageure de vouloir rendre compte en quelques lignes d’un ouvrage aussi riche que celui d’Ulmer. Aux perspectives ouvertes ci-dessus, nous ajouterons à titre d’exemple deux cas concrets choisis dans la multitude de ceux qu’il analyse. Irmtraud Morgner rencontre en 1976 un énorme succès à l’Ouest chez Luchterhand avec»Leben und Abenteuer der Trobadora Beatriz nach Zeugnissen ihrer Spielfrau Laura«, un roman déjà publié aux éditions Aufbau en 1974 en RDA et conçu selon la technique du montage: une femme troubadour du XIIe siècle atterrit à Berlin-Est en 1968. Ses aventures et mésaventures symbolisent les limites de l’émancipation de la femme, un critère pour mesurer la réussite du socialisme à l’aune de sa pratique. Certes, Morgner affirme la supériorité de l’Est sur l’Ouest, même si elle émet bien des critiques contre la RDA. Mais son mariage peu de temps auparavant avec un collaborateur de la Stasi et surtout l’apparente et brève libéralisation du régime à l’arrivée de Honecker en 1971 ont certainement aplani quelques difficultés. Berlin-Est fait à Luchterhand une proposition très avantageuse: fabriquer à l’Est et lui livrer 2000 exemplaires qu’il paie 3,25 DM et revend à l’Ouest 32 DM. Après ce premier tirage, la tournée de lectures publiques de Morgner en RFA enthousiasme tant le public que plusieurs rééditions sont nécessaires dans l’année (10 000 exemplaires) et que la publication en format de poche atteint les 75 000 exemplaires. Cette »Bible du féminisme«permet en retour à Morgner de voyager plus facilement à l’Ouest et de voir la censure de la RDA prête à fermer l’œil sur ses impertinences.

Un autre exemple fort intéressant est celui de Wolf Biermann, interdit de publication et de scène en RDA, mais dont les recueils de chansons paraissent à l’Ouest aux éditions Wagenbach. Sa lectrice, Ingrid Krüger, se lie d’amitié avec Biermann et lui rend souvent visite dans la Chausseestraße 131 lors de ses séjours à Berlin-Est. Quand elle quitte Wagenbach pour Luchterhand en 1972, elle souhaite y entraîner Biermann, prêt à franchir le pas si on lui propose aussi des tirages entre 15 000 et 80 000 exemplaires pour les recueils de poèmes, de 30 000 pour les disques. Mais Luchterhand court le risque de se voir retirer ses licences d’auteurs de RDA et doit prendre des assurances auprès de la Stasi. Il n’est pas impossible non plus que Biermann choisisse une autre maison d’édition, celle de Siegfried Unseld, le Suhrkamp Verlag. Au vu et au su de tous les documents d’archives produits par Ulmer, il apparaît que les contacts personnels sont déterminants, même avec les décideurs de Berlin-Est où Ingrid Krüger semble avancer ses pions diplomatiquement en »avalant avec eux des quantités de cognac (de RDA) et en écoutant leurs mauvaises histoires drôles«. Heinrich Böll, Günter Grass et Max Frisch sont également priés de prêter main forte pour intervenir auprès du ministère des Affaires extérieures de la RDA. Mais les négociations traînent, ralenties à la fois par la maison Wagenbach, par l’inflexibilité des autorités de RDA et la méfiance de la Stasi, puis par les mesures d’économies prises par Luchterhand en 1975 dans un contexte de crise.

En dépit d’une ébauche de contrat avec Luchterhand, Biermann signe finalement, en novembre 1975 avec Kiepenheuer & Witsch, éditeur très anticommuniste et insensible à un chantage des autorités de la RDA puisqu’il ne publie pas ses auteurs. Déchu de sa nationalité est-allemande en 1976 après son concert de Cologne, Biermann ne peut retourner à Berlin-Est. Dans la foulée, la lectrice Ingrid Krüger, soupçonnée d’être »un agent de Biermann«est momentanément interdite de séjour en RDA en janvier 1977, et il faut faire intervenir Hermann Kant, Anna Seghers et Christa Wolf auprès des autorités. Toutes ces péripéties ne mettent pas un terme aux affaires avec Luchterhand, car la RDA a un besoin urgent de se procurer des devises de l’Ouest.

Ces deux exemples montrent la complexité des rapports entre une maison d’édition de l’Ouest et tout l’appareil répressif de la RDA pour parvenir à publier des auteurs bienveillants ou critiques pour le régime. Il faut croiser les informations obtenues dans de multiples archives afin de se faire une idée précise des difficultés rencontrées, également renforcées par la concurrence entre collègues à l’Ouest. Konstantin Ulmer y réussit de manière magistrale, et les nombreux cas qu’il traite constituent autant de petites pierres qui s’imbriquent pour donner une image vivante d’une maison d’édition ouest-allemande, de ses relations ambigües avec la RDA, des aléas de la censure, en mettant aussi l’accent sur les calculs prosaïques de rentabilité des deux côtés du Mur.

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PSJ Metadata
Anne-Marie Corbin
VEB Luchterhand?
Ein Verlag im deutsch-deutschen literarischen Leben
fr
CC-BY-NC-ND 4.0
Neuere Zeitgeschichte (1945-heute)
DDR, (1945-1990), SBZ, Nordostdeutschland, Deutschland / Mitteleuropa allgemein
Sozial- und Kulturgeschichte
20. Jh.
1954-1989
Deutschland DDR (4011890-3), Literatur (4035964-5), Veröffentlichung (4187925-9), Deutschland Bundesrepublik (4011889-7), Hermann Luchterhand Verlag (1065430167)
PDF document ulmer_corbin.doc.pdf — PDF document, 339 KB
K. Ulmer, VEB Luchterhand? (Anne-Marie Corbin)
In: Francia-Recensio 2017/1 | 19.-21. Jahrhundert - Époque contemporaine | ISSN: 2425-3510
URL: https://prae.perspectivia.net/publikationen/francia/francia-recensio/2017-1/zg/ulmer_corbin
Veröffentlicht am: 16.03.2017 12:25
Zugriff vom: 23.02.2020 21:17
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