Direkt zum Inhalt | Direkt zur Navigation

W. Seibel, Persecution and Rescue (Laurent Joly)

Francia-Recensio 2017/2 19.‒21. Jahrhundert ‒ Époque contemporaine

Wolfgang Seibel, Persecution and Rescue. The Politics of the »Final Solution«in France, 1940–1944. Translated by Ciaran Cronin, Ann Arbor, MI (University of Michigan Press) 2016, XX–417 p., 15 fig., ISBN 978-0-472-11860-1, GBP 78,00.

rezensiert von/compte rendu rédigé par

Laurent Joly, Paris

En aucun cas ce n’est diminuer ce livre de Wolfgang Seibel que de le situer dans le prolongement de »Vichy-Auschwitz. Die Endlösung der Judenfrage in Frankreich«, le grand œuvre de Serge Klarsfeld (Fayard, 1983–1985). Initialement paru en allemand, en 2009, sous le titre sans doute plus juste et ambitieux de »Macht und Moral«, »Persecution and Rescue« reprend les principaux axes et le cadre d’analyse de »Vichy-Auschwitz«: l’importance de la réunion du 2 juillet 1942 entre le chef de la police de Vichy René Bousquet et une demi-douzaine de responsables allemands, qui vit le jeune ministre accepter de mettre à disposition de l’occupant les forces de l’ordre françaises en vue d’opérations massives contre les juifs apatrides; le tournant représenté par la protestation des évêques en août-septembre 1942, qui contraignit le Gouvernement français à reculer devant les exigences criminelles des nazis; le poids du contexte international qui, à l’été 1943, à la faveur notamment du renversement de Mussolini en Italie et des déboires militaires d’Hitler, amena le maréchal Pétain, encouragé par les représentants du haut clergé, à refuser l’adoption de la loi de dénaturalisation des juifs devenus français depuis 1927, laquelle aurait entraîné de nouvelles rafles.

Pour l’essentiel fondée sur le même matériau documentaire que Klarsfeld1ainsi que sur une maîtrise remarquable de l’énorme littérature consacrée à la Shoah en France2, l’étude de Seibel reconsidère, à la lueur de la science politique, les thèses classiques de »Vichy-Auschwitz«.

C’est en grande partie à l’Église de France, et plus précisément au rôle joué par ses plus hauts dignitaires à l’été 1942, que l’on doit la survie des 200 000 ou 250 000 juifs que les nazis prévoyaient d’anéantir – en plus des quelque 75 000 qui seront déportés jusqu’en août 1944 – en application du programme fixé à la conférence de Wannsee le 20 janvier 19423, réaffirme l’auteur, qui ajoute puissamment: c’est précisément parce que l’Église catholique constituait un pilier du régime de Vichy, c’est précisément parce qu’elle s’est compromise dans la révolution nationale (y compris dans le domaine de l’antisémitisme d’État) que sa protestation morale (inaugurée par la retentissante déclaration du cardinal Saliège à Toulouse le 23 août 1942) a pu avoir une efficacité politique et contraindre le chef du gouvernement, le très collaborateur et cynique Pierre Laval, à demander aux chefs de la Police et de la SS une pause dans la livraison des juifs.

Sans relais à Vichy, la protestation de l’Église n’aurait jamais pu, à elle seule, faire vaciller le gouvernement puis l’occupant. C’est Gerlier, véritable chef du haut clergé en zone sud et fin politique, qui, le 1er septembre 1942, convainc Bousquet et Laval de mettre un frein au déchaînement policier contre les juifs et de rejeter la responsabilité de cette position sur l’Église de France. Reçu le lendemain à Paris par les chefs de la Police et de la SS, Pierre Laval prie ses interlocuteurs de ne plus lui faire d’exigences chiffrées en matière de livraison de juifs. Ironisant lourdement sur l’entourage clérical du maréchal Pétain, le chef du gouvernement évoque l’influence de Mgr Gerlier et les troubles que des opérations trop brutales pourraient susciter dans l’opinion. Les Allemands acceptent ces motifs de politique intérieure pour une raison simple: la priorité demeure à la sécurité et à l’effort de guerre. Quelques semaines plus tard, le 25 septembre 1942, le service des Affaires juives de la Sipo/SD de Paris est informé que, sur ordre de Berlin (Himmler lui-même), le programme maximaliste est annulé: jusqu’à nouvel ordre, les juifs de nationalité française ne seront pas, en principe, inquiétés …

Au bout du compte, près de 40 000 juifs seront déportés de France de juin à septembre 1942; moins de 35 000 de novembre 1942 à août 1944. Un tel bilan, conclut Seibel, découle directement de la protestation des évêques en août-septembre 1942.

Tout l’intérêt de »Persecution and Rescue«réside dans l’analyse intensive de ce moment clef et d’une poignée d’autres. Par exemple, l’analyse de la réunion du 2 juillet 1942, centrée sur le face-à-face entre Bousquet et Helmut Knochen, est un modèle d’application à l’histoire des outils de la théorie de la négociation et de la théorie des jeux. De fait, l’ouvrage de Seibel est riche de réflexions générales sur les conditions favorisant un crime contre l’humanité ou permettant de l’endiguer.

L’inconvénient de cette démarche à la fois très »micro« et très générale est que l’on perd parfois de vue les logiques de fond de la politique antijuive de Vichy4. Seibel rend compte avec minutie des motivations et attentes de Laval et de Bousquet (la logique du marchandage cynique dans l’espoir de gains politiques et de souveraineté administrative en premier lieu, la logique de la xénophobie d’État en second lieu) sans voir qu’en réalité ils ne font que poursuivre, dans le contexte de 1942, une politique antisémite engagée avant eux selon des présupposés relativement cohérents. »Il [faut] distinguer trois catégories de Juifs: les étrangers, dont je veux que la France soit débarrassée; les naturalisés de fraîche date: qu’on les renvoie, je ne demande pas mieux; enfin, les vieux Juifs français. […] Nous ne voulons pas qu’on les maltraite«, déclare ainsi le vice-président du Conseil, l’amiral Darlan à son ami le pasteur Boegner en mars 19415

Profiter de la politique génocidaire des nazis pour se »débarrasser«des juifs naturalisés, en plus des apatrides et des étrangers, constituait le maximum du programme antisémite de Vichy. Les juifs »naturalisés de fraîche date«, ce sont précisément ceux que l’État français n’a pu se résoudre à livrer aux Allemands en 1943 – non plus, note Seibel avec justesse, pour des considérations de politique intérieure (l’opposition catholique), mais pour des raisons avant tout de politique extérieure (pour l’essentiel, la prise en compte de l’inéluctabilité de la défaite nazie).

Finalement, le régime pétainiste a agi comme à peu près tous les régimes disposant d’une souveraineté politique (la Roumanie, la Bulgarie ou la Slovaquie) associés à la »solution finale«: sacrifier les populations juives étrangères et/ou conquises; protéger les nationaux6. Centrer l’argumentation relative à la survie de la majorité des juifs de France sur le rôle d’un certain nombre d’acteurs clefs (au premier rang desquels la poignée d’évêques de l’été 1942), comme le fait Wolfgang Seibel, tend peut-être à minorer cette logique d’action fondamentale, commune à Vichy et aux États satellites. Mais c’est le choix de l’auteur que d’avoir privilégié un examen intensif du cas français plutôt qu’une analyse comparée à l’échelle de l’Europe. Et c’est ce qui fait toute la valeur de son livre, profond et foisonnant d’idées.

1 Patiemment réuni et publié dans »Le Calendrier de la persécution des Juifs de France« et les douze volumes du recueil de documents des dossiers des autorités allemandes »Die Verfolgung und Ermordung der europäischen Juden 1933–1945« concernant la persécution de la population juive en France.

2 Même si l’on pourra regretter que cette édition américaine n’ait pas été légèrement révisée afin d’intégrer les travaux parus depuis 2009, principalement les thèses fondamentales de Gaël Eismann »Hôtel Majestic: Ordre et sécurité en France occupée (1940–1944)« Paris 2010, sur l’administration militaire allemande en France occupée et de Sylvie Bernay »L’Église de France face à la persécution des juifs, 1940–1944« Paris 2012.

3 Le protocole de la conférence de Wannsee du 20 janvier 1942 indiquait pour la France un objectif chiffré de 165 000 juifs pour la zone occupée et de 700 000 pour les régions non occupées. Wolfgang Seibel reprend l’estimation probable d’environ 320 000 juifs résidant en France métropolitaine en 1940–1941.

4 En outre, le souci de l’auteur de se tenir à bonne distance d’une historiographie récente trop centrée selon lui sur la »culpabilité de Vichy« l’amène à des références datées (ainsi Gerald Reitlinger qui, dans »The Final Solution« [1953], se livre à une apologie pour le moins mal fondée de Pierre Laval) et à contourner, pour l’essentiel, la question décisive au cœur de »Vichy-Auschwitz« et, surtout, de »Vichy et les juifs« de Michaël R. Marrus et Robert O. Paxton (1981): le bilan de la Shoah en France n’aurait-il pas été moins dramatique si Vichy n’avait pas poursuivi une politique antisémite, cynique et xénophobe, en plus du choix sans retour de la collaboration? L’évitement de cette question est le point majeur qui distingue l’argumentation de Seibel de celle de Klarsfeld.

5 »Carnets du pasteur Boegner. 1940–1945«, présentés et annotés par Philippe Boegner, Paris 1992, entrée du 10 mars 1941, p. 86.

6 Ce qui singularise les dirigeants de Vichy, Laval, Bousquet, à la fois cyniques et profondément naïfs dans leur confiance en eux-mêmes et dans la parole des Allemands, c’est leur absence d’interrogation, leur incuriosité délibérée, sur le devenir des juifs ainsi livrés aux Allemands.

Lizenzhinweis: Dieser Beitrag unterliegt der Creative-Commons-Lizenz Namensnennung-Keine kommerzielle Nutzung-Keine Bearbeitung (CC-BY-NC-ND), darf also unter diesen Bedingungen elektronisch benutzt, übermittelt, ausgedruckt und zum Download bereitgestellt werden. Den Text der Lizenz erreichen Sie hier: https://creativecommons.org/licenses/by/4.0/

PSJ Metadata
Laurent Joly
Persecution and Rescue
The Politics of the »Final Solution« in France
fr
CC-BY-NC-ND 4.0
Zeitgeschichte (1918-1945)
Frankreich und Monaco
Politikgeschichte, Jüdische Geschichte
20. Jh.
Frankreich (4018145-5), Judenvernichtung (4073091-8)
PDF document seibel_joly.doc.pdf — PDF document, 358 KB
W. Seibel, Persecution and Rescue (Laurent Joly)
In:
URL: https://prae.perspectivia.net/publikationen/francia/francia-recensio/2017-2/zg/seibel_joly
Veröffentlicht am: 13.06.2017 15:38
Zugriff vom: 24.11.2020 22:12
abgelegt unter: